Émile Proulx-Cloutier et le sens du métier

Comédien et auteur-compositeur-interprète, Émile Proulx-Cloutier refuse l’étiquette d’auteur engagé. Il se voit plutôt comme un citoyen ordinaire qui dévoile au grand jour ses parts d’ombres et ses imperfections. Entretien.

Émile Proulx-Cloutier (photo originale : Julie Artacho)

 

Émile Proulx-Cloutier est doté d’un talent prodigieux. Comédien, il crève l’écran. Auteur-compositeur-interprète, il prête brillamment sa voix aux plus faibles, aux exclus. Tandis qu’il malmène son piano, sur scène, il nous happe, et on le suit dans les méandres de l’esprit de personnages complexes, issus d’un imaginaire prospère qui s’exprime à travers une langue qui mêle habilement l’élégance et la familiarité.

Je suis allé le voir en spectacle sans trop connaître son matériel et j’ai été non seulement surpris, mais conquis. Je l’ai rencontré deux fois avant cette entrevue. De manière informelle, pour jaser. J’ai tout de suite aimé sa manière de penser, jouant du doute et de la nuance alors que d’autres se réfugient dans le confort de la posture.

Privé de métier, ses grands spectacles extérieurs de l’été annulés, ses tournages et une mise en scène mis sur la glace au moment de la réclusion forcée du printemps dernier, il a été forcé de réfléchir au statut de l’artiste. Le sien.

Tu as la chance et le talent pour mener plusieurs carrières de front. Au cœur de la pandémie, t’es-tu interrogé sur la pertinence de ton métier d’artiste dans un monde où, soudainement, la santé, la sécurité alimentaire ou économique et l’éducation prenaient tout l’espace ?

Oui. J’y ai pensé. Mais en même temps, on s’est rapidement rendu compte de la nécessité de pouvoir se réfugier dans des récits, que ce soit des romans, des balados ou des séries télé. C’est une manière de trouver du sens et du réconfort dans nos vies, et c’est une tradition millénaire que rien n’a jamais pu arrêter. On a soif de ça.

Après des années où l’engagement sociétal et la culture allaient de pair, les artistes se sont presque tus pendant un temps. On leur disait : divertissez-nous et fermez vos gueules. Comme pour les sportifs professionnels. Mais ces derniers n’en peuvent plus et parlent, maintenant. Même chose pour les artistes. Toi, ton rôle dans la société, comment tu le vois ?

On a tellement demandé aux artistes leur opinion sur plein de choses, plutôt que de poser la question aux intellectuels ; je trouve normal qu’on s’en soit lassé à un moment. Entre ce que je pense et ce qu’a à dire un Alain Deneault, il y a un monde.

Pour moi, l’artiste est un citoyen comme un autre, ni plus ni moins. Je refuse l’étiquette d’artiste engagé.

Pourquoi, donc ?

D’abord parce que je ne la mérite pas. Le monde qui se consacre à aider les autres, à soulager leurs souffrances, ces gens-là sont engagés. J’en ai rencontré qui travaillent dans les CALACS [NDLR : centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel] et qui aident des victimes de violence criminelle. Ça, c’est de l’engagement.

Et puis, d’un autre point de vue, j’ai de la difficulté à ce qu’on prenne les œuvres d’art et qu’on se demande systématiquement si ça dénonce, si ça glorifie ou si ça banalise un comportement.

Une œuvre d’art, ça ne te dit pas comment agir dans la vie. Son but, c’est d’amener quelqu’un où il n’est jamais allé. C’est de transformer le regard. Mais se demander si un film dénonce ou glorifie la violence, ça n’a rien à voir avec le rôle d’une œuvre d’art.

Peux-tu en dire un peu plus sur ce à quoi ça sert ?

À nous amener vers le bord d’une sorte de ravin et à contempler la complexité de ce que nous sommes. À réaliser, ensemble, que les gens sont fascinants, et drôles, et compliqués, et fous, et en ressortir avec une bouffée d’oxygène, ou un vertige ou de l’inconfort.

Après, tu peux dénoncer, aller sur la place publique. Comme ce que font les sportifs professionnels dont tu parles. Mais c’est un geste citoyen. On s’attend à ce qu’ils se contentent de jouer avec un ballon, mais ils se saisissent de leur poids citoyen et le font peser dans la balance.

Mon rôle, comme artiste, c’est de montrer nos parts d’ombre, de permettre aux gens de se reconnaître en exposant ce que j’ai en moi de veule, d’imparfait, d’incohérent. Et c’est la fiction qui me protège. Je saute dans le vide, je m’expose, la fiction est ma corde de bungee. Mais il faut sauter.

Dans un contexte où des voix s’élèvent, fortes, nombreuses, et qui réclament qu’on aménage la fiction en ménageant les sensibilités d’un peu tout le monde, en particulier celles des minorités, qu’est-ce que ça change ?  

Il y a un travail de réconciliation à faire. Ça brasse et c’est normal : on est dans une éruption d’expressions de souffrances, trop longtemps maintenues dans le silence et qui ont enfin accès à une tribune.

Mais on ne peut pas vivre dans une société où on oblige les artistes à faire attention. L’artiste doit être attentif, mais pas faire attention, sinon toutes les œuvres marchent en quelque sorte sur la pointe des pieds.

Faire de la fiction, c’est forcément se mettre à la place d’un autre, non ?

Oui. C’est là que ça devient évidemment sensible. Un travail de funambule. Mais je pense qu’il faut conserver la spontanéité de la création. Mon amie Mélika Abdelmoumen, une auteure, a beaucoup réfléchi à la question, et c’est elle qui résume le mieux ce que je pense : elle croit à la liberté totale de l’artiste avec l’obligation d’écouter, de devoir faire face, de dialoguer. Elle dit qu’ « il faut faire, mais en restant absolument attentif ». Il faut s’attaquer aux injustices dans le réel. Mais si on gère la création en cherchant toujours à ne pas choquer qui que ce soit, nous en ressortons plus pauvres comme société. Je ne pense sincèrement pas qu’en purgeant la fiction, on va purger le réel.

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Oui, j’admirais les parents et j’admire aussi Émile. Un citoyen extraordinaire et inspirant. Merci à tout ce beau monde d’être QuébécoisEs.

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