Empreintes digitales

Si Michel Houellebecq a prouvé quelque chose, c’est bien que le roman peut faire feu de tout bois : le libéralisme, la génétique, le clonage… et même les cartes Michelin. Un de ses jeunes disciples, le Français Aurélien Bellanger, vient de prendre d’assaut le monde littéraire avec un sujet encore plus rébarbatif : la théorie de l’information. Cette théorie permet, grosso modo, de quantifier les unités d’information (bits) de façon à les transmettre rapidement et à les entreposer en toute sécurité. J’entends d’ici les ronflements. Or, surprise et étonnement, le livre est passionnant.

Ill : Katty Maurey

Pour personnifier cette théorie, Bellanger s’inspire largement de la vie de l’entrepreneur milliardaire Xavier Niel et raconte le parcours atypique d’un geek autodidacte qui, après avoir fait fortune à 23 ans dans les messageries érotiques (et, accessoirement, dans les peep-shows), se diversifie en piratant l’annuaire de France Telecom et qui, pré­disant la fin prochaine du Minitel, deviendra l’un des plus importants fournisseurs d’accès à Internet de l’Hexagone. Jus­qu’à ce que son passé de pornographe le rattrape et qu’il se retrouve en prison pour détournement de fonds.

Parallèlement, Bellanger fait la chronique du virage numérique des 30 dernières années?: l’expansion des ordinateurs, qu’il qualifie de «?plus grand événement cosmologique depuis le big-bang?», la défaite du Minitel au profit d’Internet, les innovations d’Apple et de Google, le «?saut évolutif?» des réseaux sociaux, prévoyant l’application de la domotique aux écosystèmes et «?le point de non-retour du progrès technologique, quand il cesse d’être conduit par les hommes pour être conduit par les machines?».

Certains critiques reprochent à Bellanger d’avoir écrit, en utilisant le jargon du technophile, un essai de vulgarisation dans le style Wikipédia. C’est être aveugle à la distinction de sa plume et à la fine analyse qu’il fait de son personnage – un être qui, depuis l’enfance, se limite à ne toucher le monde qu’à travers les vitres des fenêtres et des peep-shows, les écrans des ordi­nateurs et des téléphones intelligents. Ses expériences digitales débouchent sur un mysticisme où les moteurs de recherche sont perçus comme des dieux omniprésents et omniscients, et où toute la mémoire des âmes 2.0 semble pouvoir être stockée dans des infonuages. Son projet messianique sera dès lors «?d’opérer la conversion numérique de la vie et d’établir ainsi la version bêta du paradis?».

Aurélien Bellanger décrypte ici les nouveaux mythes de l’humanité virtuelle, œuvre utile sans laquelle le 21e siècle ne saurait être compris. La théorie de l’information fait de lui un auteur à surveiller, et on a très hâte à son prochain roman, qui traitera apparemment du TGV.

La théorie de l’information, par Aurélien Bellanger, Gallimard, 496 p., 34,95 $.

VITRINE DU LIVRE DE MARTINE DESJARDINS >>

Tous en rond

Auguste Charpelle est l’éditeur du philosophe Saminsky, qui est amoureux de la chanteuse Ruth Babaïan, petite-fille d’Irénée, bibliophile qui, en se téléportant à l’aide d’une carte géographique, fait la rencontre de Ji, l’héroïne du roman de Jonathan, dont l’œuvre est passée au crible par Anne-Claude, elle-même l’héroïne d’un roman édité par Charpelle… Plus David Turgeon mêle les cartes de la fiction et du réel, plus on veut entrer dans la ronde étourdissante des Bases secrètes (en lire un extrait >>), une merveille de premier roman comme on n’en rencontre qu’une fois par lustre. (Le Quartanier, 200 p., 21,95 $)

 

Mode Majeur

Président de l’Orchestre de la Suisse romande à ses heures, l’écrivain Metin Arditi connaît bien les tensions qui surviennent entre chef et musiciens. On peut donc prendre au mot son roman Prince d’orchestre (en lire un extrait >>), où un maestro arrogant voit son autorité contestée après avoir engueulé trop vertement un percussionniste. Des sommets de la gloire, il sombrera dans une déchéance totale, précipitée par sa dépendance aux casinos. Metin Arditi, lui, ne perd jamais la maîtrise de son récit et nous le livre sans fausse note. (Actes Sud, 384 p., 34,95 $)

 

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