En finir avec le quétaine?

Marilyse Hamelin veut surtout en finir avec cette affreuse manie qui consiste à napper nos petits plaisirs coupables d’une bonne couche de deuxième degré pour les rendre plus présentables. Au risque de nous mentir un peu à nous-même. 

Photo : Caroline Perron/Le Festif de Baie-Saint-Paul

Au Québec, nous avons un fort joli terme pour désigner ce qui est de mauvais goût: le quétaine. J’ai toujours été intriguée par cette expression. Certains racontent que le mot serait en fait un dérivé du patronyme d’une famille écossaise de Saint-Hyacinthe – les Keating ou Keaton –, dont les membres, dans les années 1940-1950, portaient des vêtements jugés d’un goût douteux.

Et pourtant, ne sommes-nous pas toujours le quétaine de quelqu’un? Qui n’a jamais frissonné à l’école secondaire devant une question pourtant toute simple de la part d’un camarade de classe: «Et toi, qu’est-ce que tu écoutes comme musique»? Après tout, de même qu’on est toujours le con de quelqu’un – on n’y échappe pas -, il s’en trouvera toujours des rabat-joie pour reléguer nos goûts musicaux dans la catégorie des ringardises…

Cela n’est probablement pas étranger, d’ailleurs, au fait qu’une fois adultes, certains ont trouvé le moyen de se décomplexer en performant «l’amour ironique». Or cette affreuse manie consistant à napper ses plaisirs dits coupables d’une bonne couche de deuxième degré pour les rendre plus présentables me semble surtout un excellent moyen de se mentir à soi-même.

Bien qu’encore populaire, cette «technique» a surtout connu ses heures de gloire à la fin des années 2000 et au début des années 2010. Un nouveau cycle s’est ouvert depuis, celui de la fin des complexes. Prenez l’exemple de la rockeuse Marjo, qui connaît un authentique «revival» ces jours-ci. Elle est de toutes les manifestations culturelles phares et donne des concerts dans les bars les plus branchés.

Cet été, dans un festival dont la programmation comprenait pas mal tout ce qui est à la fine pointe de la scène musicale locale, elle a ressorti ses classiques devant une foule bigarrée en liesse. J’ai donc entonné en choeur avec des milliers d’autres festivaliers les hymnes de cette légende locale, ravie de la voir ainsi célébrée et reconnue. J’en ai eu les larmes aux yeux. Terminée l’époque où elle était reléguée aux stations de radios commerciales affublées de l’hideux surnom de «rock matante».

Ce qui est bon passe l’épreuve du temps, on le sait, mais je me réjouis de voir que l’on cesse désormais de tracer une ligne en plaçant d’un côté ce qui est socialement acceptable d’aimer et de l’autre ces satanés plaisirs honteux. Plus que jamais, des looks et des instruments de musique de toutes les époques refont surface, rendant la mode et les courants musicaux complètement éclatés. Cette ambiance insuffle un esprit de grande liberté. On peut enfin cesser de se demander si c’est ok ou non d’aimer ce que l’on aime.

Et c’est là fil conducteur entre la proposition musicale d’une Marjo ou celle d’un rappeur comme KNLO, par exemple. Ce dernier – membre de la cultissime formation de rap keb Alaclair Ensemble – remercie quasiment l’univers en entier durant son spectacle solo: le soleil, la vie, le public, les organisateurs, etc. Le tout avec simplicité et gratitude, sans l’ombre d’un soupçon d’ironie. Il est juste content d’être là et il le dit. C’est pas beau ça? Tout cela part de la même place, de ce que Sonia Benezra appelait autrefois «son fond». Autrement dit, du coeur.

Ce vent de sincérité, qui me fait l’effet d’une douce brise caressant mes joues, a porté l’imprévisible Philémon Cimon sur son plus récent album. J’en avais brièvement fait mention ce printemps, mais force est de revenir sur ses compositions aussi dénudées qu’émouvantes, qui racontent la beauté de sa région natale.

Pour arriver à ses fins, l’artiste a abandonné les habituelles couches de vernis enrobant la production d’un disque, choisissant plutôt d’immortaliser ses chansons telles qu’elles, à l’aide d’une enregistreuse à ruban quatre pistes dénichée sur un site d’annonces classées. Quelques musiciens, quelques micros, dans une chapelle ou dans son appartement et le tour était joué.

Trop déstabilisée par cet opus hors normes, sa maison de disque a choisi de rompre son contrat. Erreur monumentale! Ce génialissime album est en fait l’un des plus beaux actes de sincérité artistique de l’histoire récente du Québec. Une démarche s’inscrivant parfaitement dans l’air du temps.

Autre signe de ce vent de changement: la popularité foudroyante des soirées karaoké, particulièrement auprès des jeunes générations. Il faut y assister pour constater le mélange des genres dans ce qui y est interprété et à quel point aucun plaisir n’y est boudé. Peu importe le style ou l’époque, il n’y a au karaoké que des «tounes» et des cris de joie les accompagnant. Mieux, que l’on chante bien ou mal, tout le monde y a sa place et a droit au micro. Une fois de plus, la seule chose qui importe, c’est la sincérité.

J’applaudis ces affranchis, qui font voler en éclat toutes ces couches d’ironie sous lesquelles s’enfouissent encore quelques-uns, ceux-là même qui se donnent l’air d’être revenus de tout.

La vie est courte et il n’y a pas une minute à perdre avec la peur d’être quétaine.

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4 commentaires
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Actuellement, la grosse mode semble de porter des jeans troués de manière recherchée. Je me demande comment des personnes consentent à porter de tels vêtements. Des vedettes millionnaires s’affublent de ces guenilles. On pourrait considérer cela comme kétaine et pourtant, on s’arrache ces vêtements. Possiblement que dans quelques années les gens reviendront à la raison et que cela deviendra kétaine. Le kétaine suit l’évolution des modes. Donc, on ne doit pas chercher à comprendre pourquoi on décide que quelque chose devient tout à coup kétaine. Actuellement, il y a un regain d’intérêt pour Woodstock. Est-ce que cette musique serait maintenant kétaine? J’en doute fortement, car elle demeure excellente.

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Quelle photo bizarre vous avez choisie pour cet article! Margo n’y est pas à son avantage, c’est presque un affront.

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Mar¨J¨o a l’âge qu’elle a; on l’aime ou on l’aime pas. Elle a des rides et des courbatures, elle a des raideurs… et après ? Elle vieillit comme chacun de nous, et après ? On n’a pas toujours vingt ans; ça ne dure qu’une dizaine d’années les vingt ans… ça recommence à 4 x vingt ans, et après, ça déboule comme les neiges d’une avalanche.
Alors, pour moi, elle est belle avec ses rides. Mais, regardez lui les yeux, le feu y brille encore, et même plus fort qu’avant, car elle sait, elle sait ce que vous ne savez pas encore avec votre cell ¨crazy- glué¨ à vos yeux et vos écouteurs encastrés à vos oreilles qui n’entendez pas le monde qui grouille autour de vous.
Vous voyez un affront à la ¨vraie beauté¨ de l’âge alors que les rides sont le portrait de toutes les épreuves de la vie qui sont marquées sur notre visage. Pour moi, plus il y a de rides, plus il y a de beauté et de connaissance de la vie.
J’ai 70 ans, et je n’ai pas beaucoup de rides pour mon âge… peut-être n’ai-je pas encore assez vécu ?