En rappel : Mavis Gallant en 10 questions

Originaire de Montréal, l’auteure Mavis Gallant est décédée, mardi, à l’âge de 91 ans. En rappel, voici une entrevue qu’elle avait accordée à L’actualité en 2006.

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Mavis Gallant – Photo : Gamma-Rapho / Getty Images

Originaire de Montréal, l’auteure Mavis Gallant est décédée, mardi, à l’âge de 91 ans. En rappel, voici une entrevue qu’elle avait accordée à L’actualité en 2006.

(Article original paru le 1er décembre 2006 et écrit par la journaliste Danielle Laurin.)

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À 84 ans, l’écrivaine Mavis Gallant est la première anglophone à recevoir le prix Athanase-David, la plus haute distinction littéraire au Québec. L’actualité l’a jointe à Paris.

Elle écrit en anglais, mais vit en français. Montréalaise d’origine, Parisienne d’adoption, elle fut, dès 1951, parmi les premiers auteurs à publier dans le plus prestigieux magazine littéraire américain de l’époque, The New Yorker.

Quelle a été votre réaction en apprenant que vous obteniez le prix Athanase-David ?

J’ai toujours eu la conviction que j’appartenais au Québec, comme une pierre qu’on ramasse par terre, et je n’ai pas cessé de le croire. De tous les honneurs que j’ai reçus, au Canada, aux États-Unis ou ailleurs, c’est celui-ci qui m’émeut le plus. J’ai eu les larmes aux yeux en apprenant la nouvelle. Je n’aurais jamais pu imaginer une telle chose. C’est toute mon enfance qui remonte : même si je suis anglophone, je suis née et j’ai grandi à Montréal, et je parle français depuis que je suis en âge de parler.

Comment expliquer que vous ayez appris le français si jeune ?

Quand j’ai eu quatre ans, mes parents m’ont mise dans un couvent catholique et francophone tenu par des religieuses. C’était assez inusité comme choix de la part de parents anglophones et protestants dans le Montréal des années 1920. Mais ma mère parlait un peu le français, mon père le lisait et ils désiraient que j’apprenne «les langues». Quand je suis arrivée au couvent, j’ai vite constaté que personne n’y parlait un mot d’anglais. Même l’enseignante d’anglais parlait avec un accent si terrible que je ne comprenais pas ce qu’elle disait. J’étais, à son oreille, tellement mauvaise en anglais qu’elle m’envoyait dans le couloir. [Rire]

Dans quel contexte et pourquoi avez-vous quitté le Québec pour la France à l’âge de 28 ans ?

C’était la Grande Noirceur. Je croyais qu’il n’y aurait jamais de changement, que Duplessis était là pour toujours. Bien des personnes de ma génération pensaient comme moi. Songez à tous ces artistes et écrivains québécois qui sont allés s’installer en France à l’époque. À commencer par Anne Hébert, qui est devenue mon amie. Paris était une légende. Pour moi qui voulais devenir écrivaine, c’était l’endroit idéal. Au Montreal Standard, où je gagnais ma vie comme journaliste, quelqu’un m’avait dit : «Vous êtes comme un architecte qui n’a pas encore dessiné la moindre petite maison, même pas un garage !» Tant pis. J’avais vendu une nouvelle au New Yorker et j’espérais que le magazine en publierait d’autres. Ce qu’il a fait. Heureusement !

Avez-vous connu des moments difficiles où vous avez remis en question votre décision ?

Il y a eu des périodes où je n’avais pas un rond. Ça vous ronge l’âme. Mais je n’ai jamais songé à revenir au Québec. L’idée de rentrer comme un chien battu m’était intolérable. Je m’étais donné deux ans pour réussir, sans trop me poser de questions. C’était un saut dans le vide. Je ne connaissais personne à Paris, j’étais complètement seule.

Vous n’aviez aucune crainte ?

En relisant mon journal de ces années-là, je me rends compte que ma plus grande peur était de ne pas avoir la vocation d’écrire en dehors du journalisme, de ne pas avoir de talent véritable pour la fiction. D’ailleurs, chaque fois que j’écrivais une nouvelle, je me disais qu’elle était ratée, mais tant pis, je l’envoyais quand même. Je n’ai été rassurée qu’en 1996, à l’âge de 74 ans, quand on a publié aux États-Unis, en Angleterre et au Canada un gros livre de 1 000 pages contenant mes nouvelles (The Selected Stories), très bien reçu dans les trois pays. Les éditeurs croyaient que j’allais crever et que c’était le moment ! [Rire]

Mis à part deux romans, quelques pièces de théâtre et essais critiques, vous vous êtes consacrée à l’écriture de nouvelles. Pourquoi ?

Mes sujets d’écriture viennent avec leur propre longueur, si je puis dire. Quand j’ai terminé un texte, la première chose que je fais est de couper le superflu, d’élaguer. Les nouvelles vont droit au but et c’est ce que j’aime. Pour moi, ça se résume à mettre en forme deux ou trois moments décisifs dans la vie de quelqu’un.

Beaucoup de vos nouvelles se situent durant ou juste après la Deuxième Guerre mondiale. Pourquoi ?

Parce que je fais partie de la génération qui a connu cette période de notre histoire. Les soldats qui partaient à la guerre, les vies détruites, les tickets de rationnement… j’ai vu tout ça. Et quand je suis débarquée à Paris, la ville était encore en reconstruction. C’était très sombre et très sale. Terrible !

Qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans la situation internationale actuelle ?

Bien sûr, je pourrais vous parler du terrorisme. Je sens que je risque de perdre prise sur le monde, affolée par ce que je vois. Mais je ne veux pas commencer à craindre les événements. Le XXe siècle n’a jamais connu un moment où il n’y avait rien à craindre. Pensez aux nazis, mais aussi au mur de Berlin, à la guerre froide… Je n’ai rien oublié.

Quel rôle accordez-vous à l’art et à l’écriture en particulier ?

Je suis profondément convaincue que dans la société l’art aide les gens à vivre. Je crois à la continuité de l’art. Rien ne doit l’empêcher. Et tant que ça dure, je suis rassurée. L’art est libérateur. Je me suis libérée par l’écriture et j’ai pu vivre comme je le souhaitais. Tellement de gens ne peuvent pas vivre comme ils le veulent…

L’idée de revenir au Québec vous traverse-t-elle l’esprit ?

Non. Je sais qu’Anne Hébert a fait ce choix à la fin de sa vie, mais moi, je n’ai plus vraiment de famille au Québec et la plupart de mes amis montréalais sont morts. J’ai mes habitudes, mes repères, à Paris. Et puis, je me déplace difficilement, maintenant : je souffre d’arthrose et d’ostéoporose. Mon cerveau va plus vite que mon corps. Heureusement, j’écris toujours !

Les livres de Mavis Gallant traduits en français :

Rue de Lille, Tierce, 1988.
Chroniques de Mai 68, Tierce, 1988; Rivages, 1998.
Les quatre saisons, Fayard, 1989.
L’été d’un célibataire, Fayard, 1990.
Voix perdues dans la neige, Fayard, 1991.
Voyageurs en souffrance, Tierce, 1992.
Ciel vert, ciel d’eau, Fayard, 1993; Gallimard, 1998.
De l’autre côté du pont, Fayard, 1994.
En transit, Fayard, 1995.
Vers le rivage, L’instant même, 2002.
Nouvelles de France, Encre de nuit, 2004.
Laisse couler, Bernard Pascuito éditeur, 2005.

À noter : certains livres ont aussi été traduits en néerlandais, en allemand, en italien et en espagnol.

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