En rappel : une heure avec Nadine Gordimer

L’auteure sud-africaine Nadine Gordimer, Prix Nobel de littérature en 1991, est décédée, dimanche dernier, à l’âge de 90 ans. En rappel, voici une entrevue qu’elle avait accordée à L’actualité en 2003.

The Hay Festival 2010
L’auteure Nadine Gordimer en 2010. – Photo : Getty Images

(Article original paru le 1er mai 2003 dans L’actualité et écrit par Lucie Pagé)

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La fin de l’apartheid n’a pas altéré sa capacité d’indignation. À l’aube de ses 80 ans, la célèbre Prix Nobel de littérature continue d’attaquer sur tous les fronts : le sida, l’analphabétisme, la faiblesse de certains chefs d’État…

Elle écrit depuis l’âge de 9 ans. Elle en aura 80 en novembre. Dans son œuvre, il est possible de suivre toute l’histoire de l’apartheid. La Sud-Africaine Nadine Gordimer, Prix Nobel de littérature en 1991 et lauréate d’un Booker Prize en 1974, se défend cependant d’être une écrivaine antiapartheid. Elle qui a grandi «dans un milieu typiquement blanc de classe moyenne» abhorre les étiquettes et n’aime surtout pas qu’on confonde son œuvre et ses convictions. «Le hasard a voulu que, pendant la majeure partie de mon existence, je vive dans un contexte de grand conflit humain, dit-elle. Le monde n’a pas pris fin quand l’apartheid a cessé. Il restera toujours le mystère du comportement humain.»

On peut certes suivre le calvaire du régime raciste sud-africain par l’intermédiaire de ses 13 romans, de ses 200 nouvelles, de ses nombreux recueils d’essais et textes critiques, traduits dans plus de 30 langues. C’est toutefois par ce «mystère du comportement humain» qu’elle fait entrer le lecteur dans la peau de ses personnages : Blancs, Noirs, Indiens, Métis, des êtres humains avec leurs amours, leurs désirs, leurs peurs, leurs espoirs et désespoirs. Ses grands thèmes sont le racisme, la liberté, la responsabilité, l’identité, le pouvoir. «Son œuvre est une chronique psychologique et sociale d’un demi-siècle en Afrique du Sud», dit Georges Lory, traducteur de son plus récent roman, Un amant de fortune (Grasset).

Nadine Gordimer a enseigné aux États-Unis, s’est adressée à des auditoires partout dans le monde sur une multitude de sujets : l’Afrique, la paix, la littérature, le développement, le changement, l’apartheid bien sûr. Toujours, elle retourne dans son nid, à Johannesburg. Où elle continue de dire ce qu’elle pense, même si cela va à l’encontre du parti politique dont elle est membre — le Congrès national africain — ou du président de l’Afrique du Sud, Thabo Mbeki.

D’une vivacité renversante, elle se qualifie d’«optimiste réaliste», mais elle a quelques grandes peurs: le sida, «un fléau mal géré» dans son pays ; la technologie, qui, croit-elle, est une sérieuse menace au livre, à la littérature et «à l’esprit des enfants d’aujourd’hui». Car ce sont les livres qui lui ont sauvé la vie, a-t-elle souvent répété.

L’actualité, un magazine qu’elle lit de temps à autre, l’a rencontrée chez elle, à Johannesburg.

Dans votre premier livre, publié en 1949, un an après l’arrivée au pouvoir du Parti national, vous révélez les conséquences psychologiques d’une division raciale sur la société. Comment, si tôt et si jeune, étiez-vous déjà en contact avec les politiques blanches et noires de votre pays ?

Je suis née ici. J’ai été élevée dans cette atmosphère. J’ai grandi dans un milieu typiquement blanc de classe moyenne. Quand vous êtes enfant, vous acceptez les principes et les valeurs de vos parents. Pour moi, il était donc naturel que, au couvent que je fréquentais, à mes cours de danse, au cinéma, à la bibliothèque, il n’y ait que des Blancs. Je supposais que tout cela n’intéressait pas les Noirs. Mes seuls contacts avec eux étaient ceux que j’avais avec la domestique de la maison, qui faisait partie du décor. Dans Face to Face, une des nouvelles raconte l’irruption de la police dans la chambre d’une domestique. La plupart de mes histoires ne sont pas basées sur ma vie; celle-là, si. Quelques années plus tôt, la police avait débarqué dans la chambre de notre domestique et avait tout fouillé, sans que mes parents contestent son autorité. Ç’a été une éducation politique en soi. Si vous vous destinez à être écrivain, ce type d’événement vous fait réfléchir. Même chose pour les magasins qu’on avait créés à l’intention des Noirs, près d’une mine d’or. On ne voulait pas qu’ils fassent leurs achats en ville, je ne savais pas pourquoi. En chemin vers l’école, je les voyais acheter des choses sans qu’ils puissent les toucher ni les comparer. Il y avait une grille devant le comptoir et ils devaient montrer du doigt ce qu’ils désiraient. La marchandise leur était livrée par un trou dans cette grille, après qu’ils avaient payé. Je comparais cela à mes expériences de magasinage en ville avec ma mère… Ce genre de choses a façonné ma « conscience politique » bien avant que j’aie lu de la littérature politique. Et il y a eu les livres — je lisais tout —, qui m’ont aussi énormément éclairée dans la vie.

Comment naissent vos romans? Par les personnages ou par le thème que vous voulez aborder ?

Par le thème. Habituellement, il y a toujours deux niveaux. Par exemple, dans mon dernier roman, Un amant de fortune, le thème explore ce que veut dire être un immigrant. De plus en plus de gens se sauvent de la détresse économique ou de la guerre, parcourant le monde pour tenter de se tailler une place, mais ne sont bienvenus nulle part. Ça, c’est le thème. Je n’écris cependant pas un traité mais un roman. Alors le thème est porté par Abdu, qui vit illégalement en Afrique du Sud après l’apartheid, et par son interaction avec une personne qu’il rencontre ici, qui est née ici, qui a des droits, des droits de Blanche.

Vous avez déjà déclaré que vos romans n’étaient pas antiapartheid. Que vouliez-vous dire ?

Cela est une simplification ou une déformation de mes propos. Pour moi, un écrivain antiapartheid n’écrit pas de la fiction. J’ai écrit des articles, je suis montée — à contrecœur — sur des scènes publiques en tant que militante opposée à l’apartheid. Cependant, en tant que romancière, je n’écris pas sur une situation politique. J’écris sur l’atmosphère qui m’entoure, me façonne, me fait réagir ; je décris comment les lois affectent et divisent les gens. Alors, me mettre une étiquette me semble, disons, simpliste.

Pourquoi dites-vous avoir agi «à contrecoeur» ?

Parce que je ne suis pas un personnage public. Je ne l’aurais jamais fait, à cause de la censure. Tant de gens ont été muselés. Même moi : trois de mes livres ont été interdits en Afrique du Sud ! Je ne pouvais pas, en tant que citoyenne, être humain et, de surcroît, Blanche, m’enfermer dans ma tour d’ivoire. Alors je me suis forcée, avec une grande nervosité au début. Quand j’estimais que je pouvais ainsi contribuer à la lutte contre l’apartheid, je m’exprimais publiquement. J’ai toutefois conservé mon indépendance d’écrivaine. Regardez les différents personnages de mes ouvrages les plus récents, peut-être plus particulièrement ceux de Personne pour m’accompagner, un roman dit «postapartheid» — encore une étiquette —, disons plutôt «qui se passe après l’apartheid». Des révolutionnaires sont revenus d’exil, d’autres sont sortis de la clandestinité. Je n’ai pas hésité à démontrer la rivalité et la dissension que j’ai observées entre eux. Cela peut sembler contradictoire avec ma position de membre du Congrès national africain. Mais je ne dois de loyauté aveugle à aucun parti politique ou gouvernement, même les miens. Le meilleur service que vous puissiez rendre à votre pays, si vous êtes écrivain, c’est de montrer la vérité, telle que vous la voyez.

Johannesburg a changé, est devenue une ville noire. Les townships comme Soweto changeront-ils, eux ?

Cela prendra beaucoup de temps, parce que vous ne verrez jamais un Blanc s’installer à Soweto, alors que l’inverse se produit. Là encore, cela dépend de l’économie: c’est la classe sociale et l’argent qui déterminent le lieu de résidence. Il y a dans ma rue une famille indienne — le père est médecin —, une résidence d’étudiants où cohabitent des Blancs et des Noirs. Tous viennent d’un certain milieu. Les lois racistes sont une chose et il fallait s’en débarrasser. Il reste les questions de classes et d’économie. En Europe, en Amérique, on considère que le problème de l’Afrique du Sud est lié aux races et aux inégalités. Que tout a commencé en 1948, quand l’apartheid a été institutionnalisé. Or, l’Afrique du Sud fut raciste dès 1652, lorsque le premier homme de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, Jan Van Riebeeck, a mis le pied au Cap. Les lois, depuis, ont toujours été racistes, à un degré ou un autre. Et nous devons faire face à tous ces étrangers qui demandent : «Pourquoi tout le monde n’a-t-il pas un emploi, une maison? Où est votre démocratie ?» Eux vivent la démocratie depuis 200 ans, 100 ans, et ils sont pourtant encore aux prises avec de terribles inégalités sociales. Mais ils s’attendent à ce que nous, en moins d’une décennie, nous ayons mis en place une démocratie parfaite !

Le vrai pouvoir, aujourd’hui, repose-t-il entre les mains des Noirs au gouvernement ou entre celles des Blancs, qui contrôlent toujours l’économie ?

Vous savez sûrement — vous lisez les journaux — que l’autonomisation noire [la black empowerment] n’est pas une expression vide de sens. La classe noire entrepreneuriale avance de plus en plus rapidement, même dans le secteur des mines, des télécommunications. Le problème, c’est le capital. Les Blancs y ont eu accès depuis si longtemps… Nonobstant votre intelligence, votre éducation ou vos aptitudes, pour être dans une position de décideur, vous avez besoin de capital. Il faut en emprunter à une banque, donc à des taux d’intérêt élevés, ou en obtenir grâce à des investissements étrangers quelconques. Je crois que c’est Nkrumah [Kwame Nkrumah, l’un des pères fondateurs du panafricanisme moderne et le premier président du Ghana indépendant] qui a dit que vous devez d’abord gagner le royaume politique et qu’ensuite vous gagnerez le royaume économique. C’est un long processus difficile. Et nous sommes en plein dedans.

Si vous aviez le pouvoir de changer une chose en Afrique du Sud aujourd’hui, que changeriez-vous, tout de suite ?

Le sida ! Tous les efforts que nous déployons en ce moment ne suffisent pas à faire face à cette horrible plaie, qui n’est pas traitée avec l’urgence qu’elle exige.

Bien que vous soyez membre du Congrès national africain, vous maintenez des positions critiques. Pensez-vous qu’il est sur la bonne voie concernant la lutte contre le sida ?

N’esquivons pas le problème : ce n’est pas le Congrès, c’est notre président. Dans les pays où on constate un certain succès dans cette lutte, le président est la figure de proue de la bataille. J’admire Thabo Mbeki. Je croyais, lorsqu’il a pris le pouvoir, en 1999, qu’il était un bon choix après Mandela. Son expérience me semblait importante pour faire face aux nouveaux défis qui attendaient notre pays. Je soutiens ses autres politiques, mais je suis extrêmement inquiète et perplexe vis-à-vis de sa position concernant le sida. Il devrait tout simplement admettre qu’il s’est trompé en disant que le VIH ne causait pas le sida. Je ne sais pas pourquoi il ne le fait pas.

À la vitesse où la population mondiale se mêle, voyez-vous le jour où il n’y aura plus de race définie sur la terre, donc plus de racisme? 

Le racisme ne va pas croissant, mais ce n’est pas non plus un problème qui se règle en une ou deux générations. J’arrive de Cuba, le seul des endroits que j’aie visités où je n’ai pas eu l’impression de voir des races, mais une «nouvelle» race. Étant donné d’où je viens, je peux facilement détecter les tensions raciales, par exemple dans le langage du corps. Or, je n’ai rien senti de cela en marchant dans les rues de Cuba. Ce fut très rafraîchissant. Dans tous les pays où différentes races se mêlent, j’ai toujours noté une hiérarchie : plus vous êtes pâle ou blanc, plus vous êtes haut placé.

Vous encouragez les jeunes écrivains à lire. Le gouvernement n’a-t-il pas aussi la responsabilité d’encourager la lecture, surtout chez la population noire ?

Il faut d’abord alphabétiser les gens. Sans compter qu’une partie de la population est semi-illettrée. Dont des Blancs : ils ont accès à une bonne éducation, mais ont arrêté de lire pour se tourner vers la télévision — que nous avons eue très tard, en 1976. Au lieu de lire une histoire au petit le soir, on le met désormais devant la télé. Malheureusement, c’est une lutte entre le mot et l’image. J’ai peur pour l’intelligence et l’édification humaines. Rien ne remplace la lecture. Avec un livre, vous ne dérangez personne et vous avez accès au monde entier. Le livre est menacé. Je ne blâme pas le gouvernement, quoique je sois d’accord pour dire qu’il a un rôle important à jouer pour enrayer l’analphabétisme et fournir des livres. Il n’y a pas de bibliothèques dans les immenses agglomérations noires, dans les camps de squatters, où vous voyez par contre des téléviseurs branchés sur des batteries d’auto! Je crois, malheureusement, que ce plaisir irremplaçable de la lecture est menacé. J’espère que j’ai tort.

Si je dis «Mandela», à quoi pensez-vous ?

Cet homme est un phénomène, un être extraordinaire dans tous les sens du terme. Particulièrement pour son incroyable honnêteté. Nous sommes très chanceux d’avoir eu cet homme. Comme Desmond Tutu. Malgré l’apartheid et ses atrocités, nous vivions dans un pays qui avait toujours des héros. Dieu merci, nous en avons encore un ou deux avec nous.

George W. Bush ?

Un désastre.

Le 11 septembre 2001 ?

Quelque chose d’absolument terrible. Aucune excuse possible, mais c’était prévisible. Une réplique à la prétention démesurée des Américains.

Nadine Gordimer ?

Je n’ai rien à dire à mon sujet. Rien! [Rires]