En vacances avec Alexandre Dumas

La reine Margot, Les trois mousquetaires ou Le collier de la reine, c’est du polar et du livre d’histoire, c’est de l’aventure et du roman d’espionnage. Quoi de mieux pour vous évader cet été ?

Montage L'actualité

L’auteur a été directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Il a publié Dans l’intimité du pouvoir en 2016 et L’entre-deux-mondes en 2019, aux Éditions du Boréal. Il est aujourd’hui vice-président senior chez Behaviour Interactif.

J’ai toujours été fasciné par les livres… volumineux. Je me souviens d’une visite dans une librairie de la petite rue d’Antibes, à Cannes, sur la Côte d’Azur, alors que j’avais été littéralement aspiré par une édition de poche du Journal de Michelet qui devait bien mesurer huit ou dix centimètres d’épaisseur. Je n’ai pas pu résister, bien sûr. Cela s’ajouterait à une longue liste de pavés qui va de l’édition en un seul livre de plus de 2 000 pages des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand à l’intégrale d’À la recherche du temps perdu de Proust en un volume dans la magnifique collection Quarto, en passant par l’essai sur James Joyce de Victor-Lévy Beaulieu et l’Ulysse de Joyce lui-même. Et puis, il y a les journaux de Stendhal, de Paul Léautaud, les carnets de Henry James, les mémoires de Simone de Beauvoir. Et puis, et puis, il y a ce cher Alexandre Dumas. Des dizaines de romans plus gros les uns que les autres.

Alexandre Dumas, c’est le style au service du récit. Et quel récit ! C’est l’élégance de l’esprit romantique, la fluidité, la surprise, l’humour. C’est envoûtant, c’est gracieux, c’est enrobé de mystère. C’est du polar et du livre d’histoire, c’est de l’aventure et du roman d’espionnage. C’est le romancier de l’amour et de la guerre. C’est un écrivain du XIXe siècle, le grand siècle, le siècle de tous les périls, de tous les renversements, de tous les espoirs aussi. « Debout au vent, toujours debout au vent, c’est le seul moyen de s’en sortir », écrivait Joseph Conrad dans Typhon. Ce pourrait être le leitmotiv des héros de Dumas.

Ce temps que l’on passe avec un auteur

Souvent, comme chez Dumas, ce sont les livres qui ont trait à l’histoire qui font le plus d’embonpoint ! Avec l’auteur du Comte de Monte-Cristo, on est servi ! Plus de 1 000 pages pour Les trois mousquetaires — encore aujourd’hui l’un des livres les plus traduits et les plus lus dans le monde — et pour une bonne dizaine de grands romans historiques dans la décennie 1840 uniquement. Peut-être parce que l’histoire a besoin de temps, d’espace pour se déployer. Dans Les trois mousquetaires, Dumas écrit que « rien ne fait passer le temps comme de réfléchir ». La lecture est une lenteur, un silence, une forme de méditation peut-être, une échappée belle assurément.

« Je lis comme je voudrais qu’on me lise ; c’est-à-dire très lentement », écrivait André Gide dans son Journal. « Pour moi, lire un livre, c’est s’absenter quinze jours durant avec un auteur. » On pense aux propos de Marguerite sur l’attente dans La reine Margot — certainement l’un des plus beaux livres de Dumas. « Attendre, disait-elle, attendre. Toute la sagesse humaine est dans ce seul mot. » On a en tête ces passages à vide que l’on ressent inévitablement en parcourant ces gros volumes qui font plusieurs centaines de pages. Ces moments de langueur qui précèdent des scènes pivots sont des instants de grâce qui nous permettent de reprendre notre souffle. Comme les scènes où Marie-Antoinette, dans Le collier de la reine, est confrontée avec des témoins l’ayant aperçue au bal de l’opéra, alors qu’elle jure ne pas y avoir mis les pieds. La reine compromise dans un bal ? Dumas n’en finit plus de faire monter l’intrigue. Ces passages comme les couloirs étroits qu’imaginent les architectes pour donner plus d’ampleur à la pièce qu’on découvrira. Alexandre Dumas a construit ses scènes comme de longs travellings avant même l’invention du cinéma.

L’été est le lieu de tous les rendez-vous, à commencer avec soi-même. C’est ce que ressent au fond de lui tout lecteur. Ce temps que l’on passe avec un auteur — son univers, son époque, sa voix, son style —, c’est avant tout une confrontation avec notre propre récit, nos questionnements et nos espoirs, mais aussi une façon d’échapper au monde qui nous entoure. La lecture des grandes œuvres littéraires a ceci de merveilleux qu’en feignant de nous rapprocher d’elles, elles nous rapprochent en fait de nous-même. Cette immersion dans un livre pendant quelques jours ou quelques semaines, c’est du temps gagné sur la vie. C’est vivre en double. Ce temps de lecture, c’est comme une prise de position, un manifeste, une gageure : nous sommes plus forts que tous ces gens, ces guerres, ces jours de soleil et de pluie, ces enfants qui crient, ces travaux qui attendent. Nous sommes plus forts que tout, nous sommes des lecteurs !  Et même si nos proches, la météo, le bureau ou les événements se liguent pour nous empêcher de lire, rien ne vaut ces heures hors du temps. Dans son magnifique Les adieux à la reine, Chantal Thomas proposait cette réflexion d’une proche à la reine Marie-Antoinette : « Vous lisez trop, Madame. Il est plus sage de s’en tenir à ce que l’on voit. » C’est bien de cela qu’il s’agit. Lire permet de voir ce que l’on ne voit pas avec les yeux.

Faire de l’histoire

Alexandre Dumas est venu au monde avec le XIXe siècle, en 1802. On voyait poindre à l’horizon le délire napoléonien. Michelet — premier grand historien de la Révolution — est né en 1798. Balzac en 1799. George Sand en 1804. Et Victor Hugo la même année que Dumas, en 1802. Si Dumas avait voulu regrouper ses grands romans sous une même appellation — comme l’a fait Balzac avec La comédie humaine —, il disait qu’il aurait intitulé le tout Le drame de la France. C’est vrai que l’histoire que raconte Dumas, allant de la féodalité aux lendemains de la Révolution, semble être une suite ininterrompue de retournements. C’est peut-être cette instabilité, comme le suggère Claude Schopp, spécialiste de l’œuvre de Dumas, qui explique l’abondance de livres à caractère historique qui ont été publiés au milieu du XIXe siècle. « Un besoin d’enracinement national après l’épopée de la Révolution et de l’Empire », avance-t-il.

Dans le roman 14 juillet, Éric Vuillard — Prix Goncourt 2017 pour l’excellent L’ordre du jour — notait qu’il fallait écrire sur ce que l’on ignore, « et l’on doit raconter ce qui n’est pas écrit ». C’est tout le projet d’Alexandre Dumas : être un révélateur de l’histoire en mettant en scène des personnages qui lui donnent chair. Avec lui, ce n’est pas de l’histoire en romans, mais bien des romans de l’histoire. Même si, comme chacun sait, en travaillant avec la matière de l’histoire, « on n’est jamais sûr de rien », pour reprendre l’expression du futur Henri IV dans La reine Margot, face au choix improbable de demeurer fidèle au protestantisme ou de prêter allégeance au catholicisme. Puis, ce clin d’œil de Dumas au lecteur dans Le collier de la reine : « Rentrons dans l’apparence. En continuant de nous occuper de la réalité, nous en dirions trop pour le romancier, trop peu pour l’historien. »

Dumas et Hugo

Une longue amitié, faite d’admiration mutuelle et de rivalités, liait Alexandre Dumas et Victor Hugo. Deux cents ans après leur naissance, ils ont fait incidemment leur entrée au Panthéon la même année, en 2002, et ont ainsi rejoint les Voltaire, Rousseau et Zola. Dumas a accompagné Hugo sur le quai d’Anvers lors de son départ en exil après le coup d’État de Napoléon III, qui remettait en cause encore une fois le mouvement républicain. Les deux hommes partageaient une aversion réciproque pour le nouvel empereur. Républicains, universalistes, ils refusaient le « nouveau réel » imposé par le régime.

Après le coup d’État de 1851, alors que bon nombre de politiciens, d’écrivains et d’intellectuels rentraient dans le rang, y compris George Sand, Alexandre Dumas a résisté et est demeuré fidèle aux idées républicaines, tout comme Michelet et Victor Hugo. Il ne s’est pas exilé à la manière de son ami Hugo — ne se réfugiant à Bruxelles que pour quelques années, alors qu’Hugo a passé presque 20 ans hors de la France —, mais il a été suivi de près par le régime et on l’a même empêché de donner une conférence sur Hugo, grande figure de l’opposition à Napoléon III. L’auteur des Misérables est toujours resté fidèle à Dumas, même quand il était attaqué. Il faut dire que Dumas était, par son histoire personnelle — métis par son père, lui-même fils d’une esclave noire de Saint-Domingue, qui deviendrait plus tard Haïti — tout autant que par son caractère, aux prises lui aussi avec des attaques constantes. Il devait affronter le racisme de ceux qui voulaient voir des races derrière ce qui n’était que des couleurs de peau différentes. Universaliste, Dumas était plutôt de ceux et celles qui pensaient qu’il n’y avait que des êtres humains, et que le vrai courage était de rassembler les individus, au lieu de les enfermer dans leurs particularismes.

Ne pas bouder son plaisir

À la toute fin de sa vie, Alexandre Dumas écrivait un Dictionnaire de cuisine, qui a été publié quelques mois après sa mort. C’est Dumas ! Homme aux multiples passions, curieux de tout, ambitieux parmi les ambitieux, inlassable travailleur. Dans cet ultime ouvrage, il mêle joyeusement recettes, récits de voyages, souvenirs et portraits biographiques. On y apprend même à cuisiner un éléphant ! À la mort de Dumas en 1870, Victor Hugo a dit que les livres de son ami allaient survivre aux siens dans 100 ans, et qu’il « semait l’envie de lire ». C’est toujours vrai. C’est immense.