En vacances avec F. Scott Fitzgerald

Si on le connaît avant tout pour ses romans dont les adaptations cinématographiques ont connu un grand succès, Fitzgerald a laissé derrière lui une œuvre intrigante, hétéroclite, inachevée, puissante. 

Dominique Lebel (photo : L'actualité)

Fitzgerald, c’est surtout grâce à Gatsby qu’on le connaît. Et souvent davantage par le cinéma que par la littérature. C’est l’un de ces romanciers dont les adaptations cinématographiques ont fait mouche. Dans son cas, on pense au Gatsby de Baz Luhrmann en 2013, avec Leonardo DiCaprio dans le rôle-titre, mais surtout au chef-d’œuvre qu’en a fait Jack Clayton en 1974, dans une version scénarisée par Francis Ford Coppola et merveilleusement interprétée par Robert Redford et Mia Farrow.

Il faut dire que F. Scott Fitzgerald est un auteur immense, même s’il n’a jamais été vraiment reconnu de son vivant. Écrivain américain né au Minnesota, Fitzgerald meurt dans la mi-quarantaine, en 1940, en laissant derrière lui une œuvre intrigante, hétéroclite, inachevée, mais puissante. C’est l’écrivain des dépendances, de la folie, de la jalousie, de la misère des riches, de toutes les formes de mal-être. Mais c’est aussi le romancier du soleil, de la beauté, des amitiés et de la recherche de la vérité. Il fait partie de ces écrivains américains installés à Paris et dans le sud de la France de l’entre-deux-guerres. C’est un romancier comme les aime Paris Match et Vanity Fair. Avec lui, on a le sentiment d’une plongée en apnée dans l’envers du décor du rêve américain.

Un livre à découvrir : Tendre est la nuit

Comme souvent chez les grands auteurs, derrière le livre que tout le monde connaît se cache une pépite. Chez Fitzgerald, ce roman, c’est Tendre est la nuit, publié en 1934, presque 10 ans après Gatsby le magnifique. C’est un livre miroir où l’on se retrouve sans cesse face à nos propres doutes. C’est un livre touffu, beau, dur, drôle parfois. C’est un livre parfait pour notre époque, on s’y sent constamment en déséquilibre.

Fitzgerald lui-même n’a jamais cessé de se questionner sur ce qui a été, finalement, son dernier grand livre. Même après la publication de celui-ci, le romancier aurait voulu continuer à y apporter des changements, comme s’il s’agissait de sa propre vie qu’il aurait souhaité retravailler. Roman à saveur autobiographique, même s’il ne se résume pas à cela, il y a bien entendu une part de Fitzgerald dans ce livre. Dick Diver, le personnage principal, ressemble beaucoup à l’auteur ; derrière Nicole, son épouse, on aperçoit les traits de sa propre femme, Zelda. À la mort de Fitzgerald, on a retrouvé dans sa bibliothèque un exemplaire de Tendre est la nuit complètement défait et reconstruit. L’auteur y avait inversé certains chapitres, toujours à la recherche de la meilleure formule. Cette impression de lire une histoire inachevée, malgré ses 400 pages et son intrigue bien ficelée, donne à ce roman une couleur toute particulière et ajoute au côté bouleversant du récit lui-même.

Dans Paris est une fête, Ernest Hemingway décrit longuement le Fitzgerald qu’il a croisé à Paris dans les années 1920. Ce dernier y apparaît sous les traits d’un homme frêle, timide, indécis, tout à l’opposé de l’image qu’Hemingway veut offrir de lui-même. Ce sont en quelque sorte deux images de l’Amérique qu’on voit se superposer dans la rencontre de ces deux monstres de la littérature de la première moitié du vingtième siècle. L’Amérique conquérante, tonitruante et sûre d’elle-même avec Hemingway, et celle du désenchantement, de la mélancolie et de la peur de l’échec, telle que représentée par Fitzgerald. Mais tout cela est trompeur, car dans un cas comme dans l’autre, si l’ennemi semble venir de l’extérieur, il est avant tout intérieur, intime. C’est que chez Hemingway comme chez Fitzgerald, le combat à livrer est avant tout avec soi-même. C’est à leurs démons intérieurs – mal-être, alcoolisme, difficulté à entrer en relation – qu’ils doivent se mesurer chaque jour pour parvenir à écrire. Dans Tendre est la nuit, on trouve d’ailleurs ce passage où Fitzgerald laisse entendre qu’une vie n’est pas complète sans une certaine souffrance. « Si la vie ne se charge pas de le faire, ni une maladie, ni une peine de cœur, ni un complexe d’infériorité n’y arriveront ; et pourtant, ce serait bien d’être brisé et de se reconstruire, jusqu’à devenir meilleur encore qu’à l’origine », écrit-il.

Dans sa préface à l’édition Garnier Flammarion de Tendre est la nuit, la traductrice Julie Wolkenstein souligne avec justesse que « chez Fitzgerald, la beauté est un mensonge derrière lequel se cache une éternelle souffrance ». On pense alors à la fascination de Fitzgerald pour le faste, la richesse, les villas en bord de mer, mais aussi au mal de vivre qui caractérise les personnages de ses romans et à sa relation avec Zelda, aux prises avec des problèmes de santé mentale. C’est d’ailleurs sur la Côte d’Azur – dans cette atmosphère de vacances éternelles – qu’il voudra s’établir avec elle à la recherche d’une certaine sérénité. C’est là l’un des paradoxes de la vie et de l’œuvre de Fitzgerald : plus il tendra vers la liberté, plus celle-ci lui échappera. Un peu à l’image de ces années 1930 qui se sont embrumées jusqu’à mener toute une civilisation au bord du gouffre.

Je me souviens d’un été où je me trouvais justement à Cannes, sur la Côte d’Azur, pour participer à un grand événement annuel autour de la publicité. C’est là, sur un bout de plage donnant sur la Croisette, que j’ai entrepris la lecture de Tendre est la nuit. J’ai ressenti alors dans ma chair ce parfait trompe-l’œil qui marque l’œuvre de Fitzgerald. On se croit le centre du monde alors qu’il n’en est rien. « La porte qui ouvre sur le néant est la mieux gardée, fait dire Fitzgerald à l’un de ses personnages de Tendre est la nuit. Peut-être parce que la vacuité est quelque chose qu’on a trop honte de divulguer. »

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