En vacances avec John F. Kennedy

Les Kennedy ont toujours représenté l’été, c’est-à-dire une certaine insouciance et un optimisme à toute épreuve. Mais derrière les images idylliques de Cape Cod se profilait le drame de la nation américaine.

Dominique Lebel (photo : L'actualité)

Lorsque je pense à des vacances en bord de mer, ce qui me vient à l’esprit, c’est une grande maison comme celles des Kennedy à Hyannis Port, dans le Massachusetts. La galerie, large et profonde, donnant sur la mer. Le recouvrement de bardeaux de cèdre balayé par le vent qui vient taper contre la presqu’île. Les bateaux de pêcheurs qui ont toujours l’air d’émerger de nulle part. Et les livres, bien sûr. Un front de mer et un bon livre, il n’y a que ça. René Lévesque pensait ça, lui aussi.

Dans mon imaginaire, les Kennedy ont toujours représenté l’été, c’est-à-dire une certaine insouciance et un optimisme à toute épreuve. John F. Kennedy lisant à l’extérieur dans la brise du matin. Ces photos de Jackie et lui faisant de la voile. Les lunettes de soleil et les polos multicolores. Jack, Bobby et Ted se disputant un ballon sous les regards attendris de leurs parents. Mais derrière les images idylliques de Cape Cod se profilait le drame de la nation américaine.

Juillet 1960. Il y a 60 ans. La convention démocrate qui se tenait à Los Angeles confirma la candidature de John F. Kennedy à la présidence des États-Unis. Déjà, Richard Nixon était dans le rétroviseur et s’approchait peu à peu de la Maison-Blanche. On n’était encore que 15 ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le monde semblait encore neuf. Le mur de Berlin n’allait être érigé que l’année suivante. Au sud, Castro venait tout juste de renverser le régime Batista, historiquement près des Américains. Khrouchtchev semblait alors se dire comme Clemenceau : « Quand les événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » Au Canada, Diefenbaker était premier ministre ; au Québec, Jean Lesage venait d’être élu le 22 juin. La guerre du Vietnam était déjà là, mais ce n’était pas encore le sujet. Les tensions raciales suintaient de toutes parts. Martin Luther King avait à peine 30 ans. C’était avant les grandes émeutes raciales qui allaient marquer la décennie. Le crime organisé, la corruption des chefs syndicaux, les violences contre les femmes faisaient les manchettes. Et personne ne raconte cette époque comme le romancier américain James Ellroy.

James Ellroy : American Tabloid

Cette année marque le 25e anniversaire de la sortie d’American Tabloid, portrait acidulé des années Kennedy. Ce roman, premier d’une trilogie menant jusqu’à la fin de la guerre du Vietnam, est probablement le plus grand livre de James Ellroy, du moins le plus abouti. C’est qu’Ellroy est un écrivain subversif. Son maniement du vrai et du faux ébranle constamment nos croyances. La manière Ellroy, c’est de structurer un récit comme un enchaînement inévitable des choses. On se sent piégé. On ne sait plus s’il nous ment ou si nous nous mentons à nous-mêmes. C’est un écrivain mégalomane. Et il tente par tous les moyens de corrompre nos certitudes.

C’est un roman noir où tous les travers d’une époque sont exposés en pleine lumière. Une Amérique mal dans sa peau. Encore dominatrice, mais désormais apeurée, jalouse, délatrice et de plus en plus paranoïaque. C’est rude, ce n’est pas politically correct, c’est puissant. Les personnages ont tous les défauts du monde. Aucun d’eux ne pourrait survivre à la vindicte des réseaux sociaux d’aujourd’hui. Mais il y a quelque chose de jouissif dans cette chronique d’un monde au-delà de toutes limites. C’est qu’Ellroy est lui-même hors-norme. Un écrivain irascible qui cumule les pavés de centaines de pages depuis des décennies. Viols, meurtres, violences et agressions de toutes sortes cimentent son œuvre. Mensonge, complotisme, manipulation, racisme, misogynie, drogue et alcoolisme… Mais le monde d’Ellroy, si noir soit-il, est aussi un hymne à la résilience.

Il faut dire qu’Ellroy part de loin. Celui dont la mère a été assassinée à la fin des années 1950 alors qu’il n’avait que dix ans — récit qui se trouve au cœur de Ma part d’ombre, très beau livre où il dévoile sa trajectoire personnelle — est un écorché vif. Pour l’auteur du Dahlia noir, de L.A. Confidential et de Perfidia, aujourd’hui âgé de plus de 70 ans, l’écriture est visiblement un sport dangereux. « Au plus fort de mon autodestruction, j’avais en moi un instinct de conservation. Ma mère m’a donné ce cadeau et cette malédiction : l’obsession », écrit-il dans Ma part d’ombre. C’est bien vu. Et American Tabloid est le récit d’une Amérique obsédée avant tout par elle-même. À la lecture d’Ellroy, comme Québécois, on peut bien admettre que si nous sommes des Américains, nous ne sommes pas pour autant des États-Uniens, et ne l’avons jamais été.

Don DeLillo et Joyce Carol Oates

Avec Libra, de Don DeLillo — un auteur et un roman ayant beaucoup inspiré Ellroy —, et Blonde, de Joyce Carol Oates — un livre d’une beauté, d’une mélancolie et d’une force peu communes au sujet de Marilyn Monroe, symbole des années 1960 au même titre que Kennedy —, American Tabloid constitue une pièce maîtresse pour saisir cette époque qui nous échappe toujours. Justement, la force de ce roman se trouve peut-être d’abord et avant tout dans la vérité d’une atmosphère. Ce n’est pas pour rien qu’Ellroy parle d’une métaphysique de l’air du temps qui aurait précipité l’assassinat du président. Kennedy, c’était l’étoile qui déjà pointait la mort de quelque chose. Peut-être celle d’une certaine idée de l’Amérique et de la liberté. Kennedy regardait toujours sa montre, nous rappelle Ellroy. Peut-être parce qu’il pressentait le glissement du monde. Fascinant.

« Il y a des choses qu’on ne nous dit pas. Il y a des choses qu’on ne connaît pas. Il y a des choses mystérieuses. Il y a toujours des mystères. C’est de ça qu’est faite l’histoire. C’est la somme des choses qu’on ne nous dit pas », fait dire Don DeLillo à l’un de ses personnages de Libra, publié en 1988 et couvrant la même période qu’American Tabloid.

C’était en juillet 1999. Nous étions en vacances dans le Maine avec des amis. Le suspense dura des jours. Un petit avion avec à son bord John F. Kennedy Jr. (John-John) avait disparu au large des côtes. C’était le sujet dont tout le monde parlait. Un nouveau drame secouait l’une des familles les plus mythiques de l’histoire américaine. On apprenait alors qu’il était pilote. Qu’au moment de la disparition, c’est lui qui était aux commandes du Piper Saratoga. C’est quelques jours plus tard qu’on retrouva des débris dans l’océan Atlantique au large de Martha’s Vineyard, puis les corps du pilote, de sa femme et de sa belle-sœur. Le fils Kennedy n’était pas qualifié pour piloter dans les conditions de vol ce jour-là. Il n’avait pas l’expérience pour naviguer à vue. Il avait pris le risque de trop, celui qu’on ne prend qu’une seule fois. Même James Ellroy n’aurait pu imaginer une pareille histoire. La mort du fils de John F. Kennedy marquait la fin d’un monde. John-John était né en 1960. Comment aurait-il pu en être autrement ?

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Correction dans votre article sur le livre de Elroy. Vous indiquez que « John-John » Kennedy n’était pas qualifié pour le vol à vue (VFR) alors que c’était le vol par instruments (IFR) pour lequel il n’était pas qualifié.

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Merci pour vos suggestions de lecture d’été. Vous faites un excellent travail de recherche et donnez le goût de lire des oeuvres marquantes.

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