En vacances avec Joyce Carol Oates

Elle publie de tout — romans, nouvelles, pièces de théâtre, essais, journal intime — depuis des décennies, et rien ne l’arrête. À 83 ans, cette écrivaine couronnée de multiples prix n’a pas dit son dernier mot. 

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L’auteur a été directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Il a publié Dans l’intimité du pouvoir en 2016 et L’entre-deux-mondes en 2019, aux Éditions du Boréal. Il est aujourd’hui vice-président senior chez Behaviour Interactif.

Je me revois étirant le cou dans le métro, cherchant à reconnaître la couverture du livre que lisait cette femme le long de la fenêtre. L’été, à la mer, plissant les yeux pour deviner ce qui se cachait derrière les gros doigts du vieil homme avec un chapeau sous un parasol. Les lectures des uns attisent le désir des autres. Les livres qu’on n’a pas lus sont comme les espaces blancs que l’on trouvait encore sur les mappemondes au XIXe siècle. Les bibliothèques sont des réservoirs de liberté comme l’étaient les troupeaux d’éléphants dans Les racines du ciel de Romain Gary.

À plus de 80 ans — elle est née en 1938 —, l’écrivaine américaine Joyce Carol Oates écrit toujours avec la régularité d’un métronome. Elle a publié des dizaines de livres depuis les années 1960 et remporté tant de prix qu’on en perd le compte. Elle a même reçu des mains de Barack Obama, lors d’une cérémonie où elle se trouvait aux côtés de Philip Roth, en 2010, la Médaille nationale des arts. Seul le prix Nobel de littérature semble lui résister, même si son nom circule sérieusement depuis déjà un bon bout de temps. Son œuvre est éclectique, son écriture est dense et en même temps toute simple, empreinte d’empathie et de lucidité. Avec elle, le beau n’est pas que le beau. Le mal n’est pas que le mal. La vie n’est pas un long fleuve tranquille et rien n’est plus révélateur que ce qui se cache derrière les apparences. 

Elle a publié des romans — dont des polars sous pseudonymes —, des nouvelles, des pièces de théâtre, des essais, et elle continue d’écrire comme si elle voulait reprendre à son compte le titre d’un livre de Jean d’Ormesson, Et moi, je vis toujours. Contrairement à Roth qui avait décidé d’arrêter d’écrire, Oates poursuit inlassablement son travail d’écriture. Elle a enseigné la création littéraire pendant des années à l’Université de Princeton, dans le New Jersey où elle habite. Depuis le début des années 1970, elle tient son journal, dont elle a commencé à publier des extraits. Pour ceux et celles qui se demandent si Dickens aurait été sur Twitter — John Updike aimait la comparer à l’auteur d’Oliver Twist —, sachez qu’Oates y a une présence très active

Au cœur de l’Amérique blessée

Avec Un livre de martyrs américains, publié aux États-Unis en 2017, l’une de ses œuvres les plus réussies des dernières années, Joyce Carol Oates nous emmène au cœur de l’Amérique blessée. Les États-Unis des culs-de-sac et du mensonge. C’est un voyage au pays de la culpabilité. Du puritanisme sectaire. Au pays du mal-être et de la déraison. Un monde où chacun a tort, parce que personne ne peut avoir raison. Oates y décrit un univers où règne « l’impression de ne pouvoir aller nulle part : ni en avant ni en arrière ». C’est un livre sur le meurtre par un fanatique chrétien d’un médecin pratiquant des avortements. C’est un livre sur une société où chacun peut être considéré comme une victime collatérale de la folie des autres. C’est un livre sur une société imbibée de fanatisme, notamment le fanatisme religieux de ceux et celles qui savent. C’est le livre du déni qui tue. « Il y a toujours un refus de voir ce que vos yeux voient quand c’est un spectacle terrible », écrit Oates.

Le roman raconte une histoire remontant à la fin des années 1990. Cela aurait bien pu être hier. Ça se passe en Ohio — cet Ohio où naquit la grande Toni Morrison —, mais ç’aurait pu se dérouler à bien trop d’endroits en Amérique. Si ce livre est aussi en creux une critique de la religion, de tous les fanatismes, la force d’Oates est de toujours nous donner l’impression de prendre chacun de ses personnages par la main, de les serrer très fort contre elle parfois. Oates ne fait pas de morale. Elle sait trop bien que personne n’est jamais le héros annoncé. « Dans une vie, il y a des tournants », répète-t-elle. Ces moments où les choses basculent, où ce qui arrive n’est pas ce qui devait arriver. Son livre nous rappelle L’œuvre de Dieu, la part du Diable, de John Irving. Un bouquin où chacun est le martyr de lui-même. Oates et Irving mettent à mal le fantasme d’une Amérique heureuse, au-dessus de tout soupçon. « Il avait dit : le mal n’existe pas », écrit Oates à propos du médecin assassiné dans Un livre de martyrs américains. Maintenant, ses enfants savaient que ce n’était pas vrai. 

Dans Blonde, mon préféré d’entre tous, un livre d’une force, d’une intensité et d’une beauté absolues, Joyce Carol Oates nous fait entrer dans l’univers des illusions américaines des années 1950 et 1960. C’est autour de Marilyn Monroe, aussi bien dire des apparences : un mythe parmi les mythes.

Blonde, je l’ai lu il y a 10 ans, à l’été 2011, et je le porte toujours en moi. C’était à Camp Ellis, sur la côte du Maine. Nous avions rendez-vous avec le soleil et la mer. C’était la paix retrouvée du soleil de la fin juillet. Nous avions loué une maison aux volets verts donnant sur l’océan. Ce pavé de plus de mille pages — poétique, vaporeux, poignant — m’avait ensorcelé. Un livre sur cette vie qui court et à laquelle on a parfois du mal à s’agripper. Un livre sur cette quête d’une identité personnelle, que l’on cherche au-dehors alors qu’elle est là, en soi, tout près. « J’ai besoin d’être actrice parce qu’être moi seulement ne suffit pas », aurait dit la Marilyn d’Oates. « Y a-t-il un enchevêtrement inévitable des choses ? » semble se demander la blonde, voguant de malheur en malheur. « Vous devez toujours jouer votre propre personnage. Un personnage fondu dans le creuset de votre propre mémoire », rappelle Oates, et on ne peut que lui donner raison et prendre la leçon pour soi-même. 

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Longtemps, j’ai voulu des livres parfaits. Comme si la vie parfaite pouvait exister. Je leur portais un soin quasi maniaque. Ne pas en érafler la couverture, ne pas les forcer en les ouvrant, ne pas écorner les pages. Puis, peu à peu, j’ai pris plaisir à voir la trace du temps passer sur eux. Les livres étaient vivants ! Ceux qui ont pris l’humidité à la pêche, ceux qui se sont remplis de sable à la plage. Je me souviens d’un jour où j’avais un peu fait exprès pour prendre un livre dans mes mains alors que je venais d’appliquer de la crème solaire. Marque du temps, patine du temps, comme les traces du temps, si belles sur les visages de ceux et celles qu’on aime. Je devenais fétichiste des couvertures écorchées ; des billets d’autobus que l’on retrouve au détour d’une page ; des vieux laissez-passer de matchs de baseball. Le corps graisseux de la crème solaire imbibe la page pour toujours. Les taches y dessinent comme des cartes géographiques. Des continents qui se superposent au monde des lettres. L’été, le temps se dilate. Notre esprit et nos sens deviennent poreux. Tout est propice aux échanges, aux influences. La littérature est alors un révélateur. Elle rend visible ce que nous avons de meilleur. L’été devrait être réservé pour les lectures légères, dit-on, par opposition à une littérature dite sérieuse. Je crois plutôt — comme tous les amoureux de la mer et des châteaux de sable — que l’été n’est pas fait que pour surfer, il est aussi fait pour creuser. Creusez, creusez, il en restera toujours quelque chose ! « Assoyez-vous et lisez en paix », disait l’anthropologue Serge Bouchard au micro de Marie-Louise Arsenault quelques mois avant sa mort.