En vacances avec Marguerite Duras

La lucidité d’esprit qui habitait Marguerite Duras s’arrime à ces petits moments d’éternité qui caractérisent nos étés et qui nous permettent de toujours rebondir.

Dominique Lebel (photo : L'actualité)

Je suis tout de suite tombé amoureux de Marguerite Duras. La chaleur de l’été. La peau moite. Les silences. La lenteur. L’amour et la mort comme un même objet. Les mots qui frappent comme des métronomes. L’écriture ciselée comme une sculpture d’Alberto Giacometti.

Lire Duras en été, c’est faire mentir tous ces gens qui nous rabâchent cette idée absurde que l’été serait fait pour « les lectures légères ». Là-dessus du moins, Daniel Pennac avait bien raison. Il n’y a pas de bons ou de mauvais moments pour lire ou ne pas lire tel ou tel livre. Il n’y a que nous. Avec nos prisons intérieures, nos idées toutes faites, nos peurs. Lire Duras, c’est s’immerger dans une écriture riche, musicale, planante, belle.

C’est toujours nouveau. Il n’y a rien de plus neuf que les livres de Duras. On peut les lire dans l’ordre ou dans le désordre. On traversera avec elle ses cycles d’écriture comme on traverse nos propres vies. Lorsqu’on ouvre un Duras, pourtant décédée en 1996, c’est chaque fois comme si c’était l’incontournable de la dernière rentrée littéraire. C’est chaque fois le livre du moment. Parfois, je voudrais ne l’avoir jamais lue pour éprouver de nouveau ce plaisir de la lire une première fois.

Dès les premières pages de son roman Un barrage contre le Pacifique — peut-être son plus grand —, Duras parle de l’importance du mouvement, de se mettre en mouvement. Même si l’on n’arrive pas à l’endroit prévu, même si l’on ne sait pas où l’on va. Avancer. Aller quelque part. « Une idée est toujours une bonne idée, du moment qu’elle fait faire quelque chose », écrit-elle.

Ce roman écrit en 1950, c’est comme s’il contenait déjà toute l’histoire avant même qu’elle ne soit écrite. Comme chez Proust où Du côté de chez Swann apparaît comme un condensé de tous les autres livres encore à venir d’À la recherche du temps perdu. On y retrouve déjà les personnages et l’atmosphère de L’amant, prix Goncourt 1984 qu’elle remporta à 70 ans, et qui lui avait incidemment échappé avec Un barrage contre le Pacifique.

Oui, lire Duras. Étendu sur un transat au soleil; assis sous un porche durant un orage; au lit un matin de flânage; Duras, c’est toujours la chose à lire. C’est un moment d’étonnement. C’est un rendez-vous avec nous-mêmes, nos culpabilités et nos doutes. Et l’amour. L’amour impossible et l’amour possible. Comme tous les amours. Les écrits de Duras, ce sont avant tout des récits de la passion, mais ce sont également des livres d’aventure où rien n’arrive jamais vraiment. C’est une voix singulière, unique, envoûtante. Duras, c’est une écriture reconnaissable entre toutes dans la littérature mondiale.

Mais Duras est aussi, en soi, un personnage de roman. Elle est devenue ce qu’elle écrivait, ou inversement. Voix rauque, peau usée par l’alcool, la cigarette et les nuits d’insomnie. On l’imagine à sa table de travail de la rue Saint-Benoît à Paris, dans sa maison de campagne de Neauphle-le-Château ou à Trouville-sur-Mer, en Normandie. « Regarder la mer, c’est regarder le tout », disait-elle. Je revois ces images sublimes du film Cet amour-là, réalisé par Josée Dayan en 2001. On y retrouve une Jeanne Moreau incarnant admirablement Marguerite Duras, dans une adaptation du roman que Yann Andréa consacra à celle dont il avait été l’amant à la fin de sa vie. « Quand il y avait du monde, j’étais à la fois moins seule et plus abandonnée », écrit-elle dans Écrire, une forme de livre testament, publié en 1993.

Les thèmes de Duras tournent autour de la révolte, de la guerre, de l’impossibilité d’être soi-même, des ambiguïtés sexuelles, du désir, de l’amour et de la mort, bien sûr. Dans Le ravissement de Lol V. Stein — l’un des livres les plus emblématiques de son écriture —, on sent à chaque phrase cette douleur et cette force. Et ce rappel de l’épopée coloniale qui vise dans le mille du temps présent. C’est que rien n’est plus actuel que Duras.

Je me souviens de cet été 2000. C’était avant septembre 2001, mais quelques années après sa mort à elle. En voyage en Toscane, j’avais beaucoup lu dans le jardin derrière la maison blottie au fond de la vallée. Mais même là, les avions de chasse survolaient nos têtes, nous rappelant le tragique de l’existence. C’était la guerre en ex-Yougoslavie. Juste là, de l’autre côté de la mer Adriatique. Je terminais ma première lecture d’Un barrage contre le Pacifique, ce roman de l’incessante lutte qui habite chacun de nous dans la recherche de ce qu’il est. Cette vie toujours à rêver, à imaginer, à réécrire sans cesse. À se buter contre l’autre qui est aussi soi. À aimer aussi, toujours. Marguerite Duras était née en 1914, ça ne s’invente pas.

On se demande bien en quoi cette lucidité d’esprit qui habitait Duras ne pourrait pas s’arrimer à ces petits moments d’éternité qui caractérisent nos étés et qui nous permettent, chaque fois, de rebondir autre part. On aurait envie d’écrire : « Marguerite Duras, le plus grand écrivain d’aujourd’hui. »

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