En vacances avec Marguerite Yourcenar

Lire Marguerite Yourcenar, c’est comme le travail au champ. Revenir sans cesse sur les mêmes lieux, retourner la terre mille fois, travailler à partir des mêmes matériaux.

Dominique Lebel (photo : L'actualité)

L’île des Monts Déserts se situe dans la partie sud-est du Maine, quelque part entre Portland et la frontière du Nouveau-Brunswick. Comme tant d’autres lieux, lacs et rivières, elle doit son nom à Samuel de Champlain, qui longea la côte tant de fois. À l’été 2015, nous avions loué une maison d’été à Hancock Point, tout juste en retrait de l’île. À cette hauteur, on dirait que la côte du Maine s’est fracassée en mille morceaux pour offrir l’image d’un lieu sauvage, dramatique, inamical, hostile même, comme si chacune des pointes de terre s’avançant vers l’océan rappelait l’adversité que toute vie se devait de traverser.

Photo : Dominique Lebel

« Petite Plaisance », c’est le nom que donna Marguerite Yourcenar à la maison qu’elle acheta avec son amie américaine et traductrice, Grace Frick. C’était autour de la publication des Mémoires d’Hadrien – son premier vrai succès – au début des années 1950. Yourcenar s’était déjà installée aux États-Unis en 1939, à la mi-trentaine, à la fois pour fuir la guerre et y rejoindre son amoureuse. Elle ne devinait pas qu’elle y passerait le reste de sa vie. Grace et elle s’étaient d’abord installées dans le Connecticut, à Hartford, mais avaient très tôt rêvé d’une maison qui leur appartiendrait, près de la mer, vers le nord. Yourcenar avait bien publié quelques livres avant la guerre, mais tout au long des années 1940, sa vie se résumait en bonne partie à son statut de professeur de français, métier qui lui permit de gagner sa vie pendant une quinzaine d’années. Mais Marguerite Cleenewerck de Crayencour, qui prit le pseudonyme de Yourcenar à tout juste 20 ans, avait déjà à un très jeune âge « la certitude d’être quelqu’un ». Il faut bien dire que ce qui put ressembler à une longue traversée du désert fut en fait une gestation vaste et profonde d’une œuvre à la fois unique et dense.

Au fond, dès ses premiers livres, la manière Yourcenar était installée. Une sorte de perpétuelle méditation du passé – le sien et le nôtre. C’est que son œuvre oscille constamment entre sa biographie et celle de grands personnages de l’histoire, entre l’intime et l’universel. Puis, au cœur de son œuvre, deux pièces majeures, publiées à près de 20 ans d’intervalle : Mémoires d’Hadrien, en 1951, puis L’œuvre au noir, en 1968, alors qu’elle a 65 ans. Déjà reconnue à partir d’Hadrien, elle devient une célébrité à l’aube des années 1970, jusqu’à devenir la première femme à faire son entrée à l’Académie française, à l’initiative de Jean d’Ormesson.

Entre mythe et réalité

Marguerite Yourcenar s’est construite. Ce n’est pas pour rien que sa biographie, écrite par Josyane Savigneau il y a 30 ans chez Gallimard et qui fait toujours autorité aujourd’hui, avait pour titre L’invention d’une vie. Une vie nimbée de mystères, bien sûr. C’est au cœur du personnage et de l’œuvre. Chez Yourcenar, on est toujours dans le clair-obscur. Entre les sentiments, entre les genres, entre les temps de l’histoire. C’est une œuvre faite d’allers-retours. Entre elle et nous, certainement, mais aussi entre l’Antiquité et le XXe siècle, entre l’Europe et l’Amérique, entre les âges de la vie, entre les hommes et les femmes, entre Hadrien et Zénon, les deux personnages centraux de ses œuvres phares. Même ses livres, elle les a pensés comme on travaille les champs, en revenant sans cesse sur les mêmes lieux, retournant la terre mille fois. On disait : elle travaille toujours à partir des mêmes histoires, des mêmes matériaux. Et c’était vrai. Les Mémoires d’Hadrien, elle en avait commencé la rédaction dans les années 1920, pour les reprendre dans les années 1930, puis à la toute fin des années 1940.

Celle qui prétendait ne pas s’intéresser à sa propre existence aura paradoxalement passé tout son temps à écrire et réécrire sa vie. Jusqu’à son cycle de livres de mémoires, qu’elle rédigea à la fin de sa vie, dont Archives du Nord, un très beau livre consacré à son père, mort alors qu’elle n’avait pas encore 30 ans – sa mère était morte quelques jours seulement après sa naissance. Celle qui voulait rester discrète donna pourtant de très nombreuses entrevues dans ses dernières années, comme si elle avait voulu déjouer l’histoire en offrant elle-même le récit de sa vie. Même si elle s’en défendait, elle aura passé sa vie à réinventer son récit, à le rejouer. Celle qui défendait la place des femmes et qui milita pour leurs droits s’opposait à la féminisation des mots. Celle qui disait fuir les honneurs accepta tout de même les fastes de l’Académie. Celle qui niait aimer la solitude mena une vie solitaire au bout de son île. Celle qui voulait se montrer au-dessus de la souffrance eut pourtant son lot de peine et de mésaventures. Celle qui semblait si pessimiste par rapport à l’avenir était pourtant une écologiste visionnaire. Celle qui vivait à des milliers de kilomètres de la France et disait ne souffrir de rien aura cherché toute sa vie la reconnaissance des siens, et tout d’abord à Paris. C’était la maîtresse des paradoxes.

Une écrivaine insaisissable. Un personnage intimidant. Elle a continué de parler et d’écrire en français pendant 50 ans aux États-Unis. Elle parlait comme elle écrivait. Les petits films d’elle que l’on peut voir sur YouTube révèlent une voix si particulière, chantante, unique. Elle rédigeait des livres d’une ambition immense. Elle était mégalomane dans ses projets littéraires. Tous ceux qui l’ont côtoyée à Petite Plaisance ont remarqué cette extraordinaire capacité de concentration qui était la sienne, notait Savigneau. Chaque jour, elle plongeait dans l’écriture comme en apnée. « Il y a autant de mystère à s’approcher d’un être qu’à s’en éloigner », écrivait Dany Laferrière dans L’énigme du retour.

C’était un dimanche pluvieux de la fin juillet. Nous avions quitté la maison de location pour nous rendre au bout de l’île avec les enfants, à la recherche du lieu où vécut Marguerite Yourcenar. Le petit village, Northeast Harbor, se trouvait à la pointe de l’île reliée à la côte du Maine par la route 3. On s’y rend par des routes belles et étroites bordées d’arbres. Cette région, écrivait Yourcenar dans sa correspondance, « c’est une espèce de Corse située sous un climat déjà presque polaire ».

Photo : Dominique Lebel

Une maison simple, faite de bois et de livres. Un extérieur de déclin de bois peint en blanc et un toit au revêtement de bardeaux de cèdre. Une galerie devant la maison. Une véranda sur le côté, pour lire. La maison ne donne pas directement sur la mer. Elle est de l’autre côté de la rue, mais y fait face tout de même, un peu en retrait, protégée par les arbres et quelques maisons en contrebas. Puis, loin devant, très loin, c’est l’Europe qui émerge au bout de l’Atlantique. Et ce message d’Hadrien et de Zénon : « Tout reste à faire. »

L’auteur a été directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Il a publié Dans l’intimité du pouvoir en 2016 et L’entre-deux-mondes en 2019, aux Éditions du Boréal.

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Quand , dans mon infolettre, je vois une de vos chronique, je suis enchantée . Vous avez un regard unique pour parler des écrivains et de leur oeuvre.
Je me régale en vous lisant, et je vous jure que c’est meilleur qu’un pot de Haagen Dazs au dulce de lece, foi de gourmande!
Merci d’embellir ma journée

Quel beau texte sur cette femme dont j’aime l’oeuvre, de plus, cela me donne le goût d’aller voir »Petite Plaisance »… Merci.

, dites-vous.
Je ne sais ce qu’elle aurait pensé de la l’horrible terme l’, maintenant en vigueur au lieu de celui tout à fait logique de l’.
Quant à sombrer dans le ridicule, pourquoi pas un docteur, une doctrice !

Merci du très beau texte sur Yourcenar. Je fus moi-même une adepte de ses romans il y a de cela au moins 30 ans et je la considère géniale. Et j’ai eu la chance de visiter Plaisance et à l’époque, pouvoir m’assoir à son bureau et tenir sa plume. Je suppose que ce n’est plus possible aujourd’hui. Puis, Par hasard mon neveu me faisant visiter les environs de Lille, je me retrouvai dans un domaine où elle passait ses étés, au Mont Noir, évoqué dans Souvenirs pieux. Elle fait partie des écrivains qui nous marquent à jamais.

Vous devriez écrire un livre sur tous ces auteurs que vous aimez, puisque vous réussissez si aisément à nous les faire aimer, ou revisiter (Zweig, Beauvoir, Yourcenar pour moi).
Et il est vrai qu’à vous lire la journée s’annonce belle et bonne. GL