Encyclopédie du monde visible

Extrait du recueil Encyclopédie du monde visible, par Diane Schoemperlen, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

I. FOI

Les fidèles sont partout. Ils montent tous les matins dans leur voiture et s’embarquent vaillamment pour la journée. Ils partent pour le travail absolument certains qu’ils y arriveront sans encombre: à l’heure, intacts. Il ne leur vient pas à l’esprit qu’ils pourraient aussi bien être emboutis par un camion de livraison de Coca-Cola brûlant un feu rouge au coin de Johnson et de la rue Principale. Ils n’imaginent pas les bouteilles qui explosent, le pare-brise qui vole en éclats, leur poitrine qui s’affaisse, le sang qui gicle de leurs oreilles. Ils conduisent, c’est tout. Le même trajet tous les jours, arrête-démarre, aller-retour, et oui, ils arrivent à destination : sains et saufs. De façon tout aussi peu remarquable, ils rentrent à la maison. Puis ils entament la préparation du souper sans jamais s’émerveiller du fait qu’ils ont survécu. Il ne leur vient pas à l’esprit que la conserve de thon qu’ils utilisent dans leur plat mijoté pourrait être contaminée et qu’ils seront peut-être tous morts du botulisme à minuit.

La foi est leur bouclier. Ils croient, si ce n’est exactement en Dieu, en l’inébranlable notion de la vie quotidienne. Ils ne s’attendent pas à vivre éternellement, bien sûr, mais ne seraient pas tout à fait étonnés si cela devait advenir. Dans la vie de tous les jours, la mort leur apparaît essentiellement comme une calamité frappant les autres, ces autres qui sont sans doute méchants, imprudents ou malchanceux : au mauvais endroit au mauvais moment.

Les matins de fin de semaine, les fidèles emmènent leurs enfants au parc et présument que ceux-ci ne seront pas kidnappés ni tripotés derrière le grimpoir par un pervers en trench-coat. L’après-midi, ils s’activent dans leur potager, certains que ces minuscules graines finiront par produire plus de tomates, de courgettes et de haricots verts qu’ils ne pourront en manger. Ils creusent la terre et croient en l’avenir. Ils font des conserves, épargnent en vue de leur retraite et ont hâte de devenir grands-parents. Quand ils auront cessé de travailler, ils prévoient acheter une caravane et voyager.

En se couchant le soir, ils présument que leur maison blanche restera debout, que leurs verts jardins continueront de pousser, que leurs bébés roses ne cesseront pas de respirer et que le soleil jaune se lèvera le lendemain comme il le fait tous les matins. Plusieurs des fidèles sont des femmes, le fait de donner naissance constituant, après tout, la quintessence de l’acte de foi. Quand leurs fils et leurs filles (à qui la foi encore embryonnaire peut faire temporairement défaut) se réveillent en larmes d’un cauchemar et pleurnichent : « Maman, j’ai rêvé que tu étais morte. Tu ne vas pas mourir, hein ? », ces mères fidèles répondent, en toute honnêteté : « Ne t’inquiète pas. Je ne mourrai pas. » Les fidèles dorment sur leurs deux oreilles.

Si d’aventure ils éprouvent du chagrin ou de la peur (comme cela leur arrive quelquefois car, quoique fidèles, ils demeurent humains), ils présument que ces sentiments sont passagers. Ils s’attendent à être en sécurité. Ils s’attendent à être sauvés au bout du compte. Ils se dévouent corps et âme à la conduite de leur existence quotidienne. Il ne leur vient pas à l’esprit que le sens de la vie puisse être matière à discussion.

La suite ? Dans le livre…

 

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