Entre deux feux

Plus que jamais, les populations civiles sont le champ de bataille sur lequel s’affrontent les factions ennemies.

Critique des livres de Gil Courtemanche et Vasugi Vani Ganeshananthan

Pourquoi certains conflits armés retiennent-ils l’attention du monde, alors que d’autres, tout aussi dévastateurs, passent presque ina­perçus ? En mai dernier, la guerre civile au Sri Lanka a pris fin après 26 années de violents combats largement négligés. Et qui s’inquiète aujourd’hui des 245 000 déplacés tamouls qui sont toujours retenus prisonniers dans des camps par le gouvernement de la majorité cinghalaise, et de tous ceux qui sont victimes de représailles ?

La répression contre les Tamouls avait déjà été évoquée par les grands écrivains de la diaspora sri-lankaise : Michael Ondaatje (Le fantôme d’Anil), Shyam Selvadurai (Drôle de garçon), Romesh Gunesekera (Récifs) et Mary Anne Mohanraj (Colombo Chicago). Mais avec Le sari rouge, Vasugi Vani Ganeshananthan nous livre le premier roman qui traite aussi des violences perpétrées par le mouvement des Tigres de libération contre son propre peuple : les attentats-suicides, le recrutement forcé des femmes et des enfants, l’exécution des opposants à la rébellion, l’extor­sion de fonds auprès des émigrés pour soutenir la cause… La jeune auteure d’origine tamoule nous offre aussi une fascinante incursion dans cette culture aux rites funéraires complexes et aux cérémonies de noces fastueuses, où le sari rouge joue un rôle de premier plan.

La narratrice du roman, Yalini, est née à New York, car ses parents tamouls ont préféré s’exiler plutôt que rester sous un régime discriminatoire les privant de leurs droits linguistiques : « Ils firent de la colère qu’ils éprouvaient un moteur pour quitter l’île et cette situation intenable. » Elle n’a pas connu les pogroms du « Juillet noir » de 1983, qui ont forcé le reste de sa famille à quitter « ce pays en forme de larme ». En fait, elle ne connaît pas grand-chose de cette famille dispersée aux quatre coins du monde – ingénieurs, banquiers, propriétaires de plantations maintenant réduits à travailler comme agents de sécurité, et qui ne sont plus « qu’un atome dans une masse indistincte ».

L’arrivée de son oncle Kumaran lui fera découvrir leur histoire – et celle du Sri Lanka. Kumaran a été l’un des premiers à aller grossir les rangs des Tigres rebelles. Il a voulu reprendre les territoires confisqués par les Anglais lorsque Ceylan était une colonie, lutter contre les préjugés raciaux, tenter de redresser les injustices que les Tamouls s’infligent à eux-mêmes en maintenant un système de castes. Mais sa lutte légitime pour l’indépendance a vite versé dans les atrocités, qui ont fait des Tigres l’un des groupes les plus violents au monde. « J’ai tué des gens, avoue Kumaran. Il m’est même arrivé d’en éprouver du plaisir. »

Certains pourraient reprocher à V.V. Ganeshananthan de ne pas condamner suffisamment le terrorisme. Mais ce qu’elle prône, c’est l’amnistie, le pardon, la réconciliation. Car, comme le demande Kumaran à Yalini : « Que se passera-t-il à la fin de la guerre ? On expulsera tous ceux qui se sont mal conduits ? As-tu une idée de leur nombre ? En réalité, il s’agit de presque tout le monde. »

La deuxième guerre du Congo est un autre de ces tortueux conflits où la population a été prise en otage. Dans Le monde, le lézard et moi (lisez en un extrait), Gil Courtemanche en expose les grandes lignes (les haines tribales exacerbées par les intérêts étrangers) et les enjeux économiques (l’or, le diamant, le coltan). Il se penche surtout sur l’embrigadement des enfants soldats, crime dont la Cour pénale internationale inculpe le chef de guerre Thomas Kabanga, « prédateur, cannibale de ses frères et de ses sœurs, sorcier menteur, imposteur de profession, magouilleur et meurtrier et tortionnaire ». Libéré pour vice de procédure, Kabanga revient au Congo avec la ferme intention de se venger de ceux qui ont témoigné contre lui.

Gil Courtemanche fait de cette injustice flagrante l’étincelle qui va déclencher, chez son narrateur, « la colère, la rage, la révolte vraie, le refus de l’ordre, le rejet des règles et des conventions ». Ce Claude Tremblay, « analyste de l’horreur » au cabinet du procureur à La Haye, ne connaît l’Afrique que par les rapports qu’il rédige : « Je ne sais rien dans mon corps de la tragédie du monde. » Il va l’éprouver douloureusement en se lançant sur les traces de Kabanga et en voulant protéger Josué, un des témoins menacés, ancien enfant soldat traumatisé : « Jamais enfant, jamais adulte. Le passé subtilisé, l’avenir interdit. » Dans ces cas extrêmes, la justice doit-elle prévaloir, ou n’a-t-on d’autre choix que de basculer « dans le labyrinthe infini de la vengeance » ? Avec l’intelligence qu’on lui connaît, Courtemanche dissèque cette question délicate et l’amène sur un terrain universel : la capacité humaine d’aimer.

ET ENCORE…

V.V. Ganeshananthan, 30 ans, est diplômée en journalisme de l’Université Columbia. Elle a collaboré entre autres au Washington Post et au Wall Street Journal. Elle enseigne maintenant l’écriture à l’Université du Michigan. Ses parents, un médecin et une institutrice d’origine tamoule, ont quitté le Sri Lanka (qui s’appelait alors Ceylan) à la fin des années 1970 pour s’installer à New York. Le reste de sa famille exilée vit à Toronto, qui compte la plus importante communauté tamoule en Amérique.

Le monde, le lézard et moi, par Gil Courtemanche, Boréal, 232 p., 22,95 $.

Le sari rouge, par V.V. Ganeshananthan, Lattès, 408 p., 34,95 $.

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