Entrevue avec Nathalie Bondil : «L’art, c’est bon pour la santé !»

Sous sa houlette, le Musée des beaux-arts de Montréal est devenu le seul au pays à accueillir plus d’un million de visiteurs annuellement. Rencontre avec Nathalie Bondil, une DG en train d’inventer le musée de demain.

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Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) – Photo : © Studio SPG Le Pigeon

Nathalie Bondil a horreur de parler d’elle, mais branchez-la sur les musées — et pas seulement sur le sien — et elle devient intarissable.

Loin d’être dépassés, dit-elle, ces établissements ont plus que jamais leur raison d’être. D’abord parce qu’ils permettent de répondre aux grands questionnements de la société. Mais aussi parce qu’ils font du bien. « Aujourd’hui, ça tombe sous le sens, mais il y a un siècle, les gens n’étaient pas persuadés que faire du sport était bon pour la santé, dit-elle. La même chose est en train de se passer avec les œuvres d’art. »

Arrivée au Québec il y a 15 ans, cette Méditerranéenne d’origine mène le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) tambour battant depuis 2007 (elle était conservatrice en chef depuis 2000). Avec ses expos novatrices et populaires — de l’art cubain au jazz de Miles Davis en passant par les créations de l’artiste verrier américain Dale Chihuly —, le musée montréalais bat tous les records de fréquentation.

« C’est le seul musée canadien à entrer dans le club du million de visiteurs par année », soulignait le Toronto Star le 26 mai dernier. Le seul aussi à exporter autant d’expos à l’étranger — celle sur le grand couturier Jean Paul Gaultier, par exemple, a été présentée notamment à New York et Londres, et arrivera à Melbourne cet automne, puis au Grand Palais, à Paris, en 2015.

« Le Musée des beaux-arts est un musée sans frontières ! » dit Nathalie Bondil, diplômée de l’École du Louvre et de l’École nationale du patrimoine, qui a notamment été conservatrice du Musée national des monuments français, à Paris, et a travaillé chez Sotheby’s, à New York. « Il est pluridisciplinaire, extrêmement flexible et en interaction avec son milieu. »

La pluridisciplinarité sera d’ailleurs son maître mot dans son mandat de vice-présidente du Conseil des Arts du Canada, qui a débuté en avril. « Repousser les limites des territoires, des disciplines artistiques, c’est un enjeu très actuel, et le Québec est très fort en la matière », dit-elle. Bien qu’hyper-occupée — elle bosse 16 heures par jour —, cette « boulimique d’apprendre » a accepté avec enthousiasme cette nouvelle mission. « Ça permet de continuer de porter la voix du Québec dans le concert des provinces. »

Car l’art, cette vraie gourmande en mange… au propre comme au figuré. Grâce à elle, des œuvres de la collection permanente — Jean-Paul Riopelle, Marcelle Ferron, Jean Paul Lemieux, Pablo Picasso… — sont désormais « servies » au Café des beaux-arts, le restaurant du musée. À savourer des yeux ! Nous l’avons rencontrée à son bureau.

*     *     *

Vous qui pensiez ne passer que quelques années à Montréal, vous y voilà depuis 15 ans. Heureuse ?

Très ! J’adore Montréal et je suis devenue citoyenne canadienne — mon mari et ma fille adolescente aussi. Quand on choisit une citoyenneté, on y est d’autant plus attaché. Et puis, je crois beaucoup au travail et à l’engagement à long terme.

C’est vrai que les musées, c’est du long terme !

Oui : on a la chance de travailler pour l’éternité ! [Rire] Bien sûr, il y a l’événementiel des expos, mais le but de l’établissement, c’est de collectionner, et cette collection-là nous inscrit dans le très long terme. Le musée a 154 ans. Il y a eu bien des directeurs avant moi, il y en aura bien d’autres après. Nous sommes des passeurs.

C’est une lourde responsabilité…

C’est un privilège que de vivre avec des œuvres d’art. Et puis, les gens qui viennent au musée nous accordent du temps de leur cerveau, de la disponibilité qu’ils ne donneraient peut-être pas à leurs proches.

Que viennent-ils chercher ?

Ils viennent apprendre, s’émouvoir, s’émerveiller, se détendre… Cette disponibilité est très précieuse, parce qu’on essaie de capter un espace-temps qui est devenu si rempli ! Il faut donc avoir le plus grand respect pour la disponibilité qu’on nous offre.

En raison des nouvelles technologies, on parle de la mort du cinéma, de la mort du livre… Y aura-t-il encore des musées dans 100 ans ?

Ah, mon Dieu, oui ! Dans le dossier que leur a consacré The Economist, fin 2013, on apprend un chiffre formidable : on est passé de 23 000 à 55 000 musées en 20 ans dans le monde. Les musées se portent très bien ! Je suis d’autant plus convaincue de leur pertinence que nous baignons dans une culture visuelle. Nous sommes aussi harcelés, manipulés par les images. Et les musées sont des lieux où l’on peut prendre du recul par rapport à cette influence.

Comment ?

Les œuvres peuvent être analysées sous un angle disciplinaire — histoire de l’art, etc. —, mais au-delà, elles soutiennent des valeurs. Prenons la tyrannie de l’apparence. Toutes ces images truquées partout, c’est épouvantable : 95 % de l’image corporelle des femmes diffusée dans les médias d’aujourd’hui correspond à seulement 5 % des femmes ! Or, dans un musée, on dit : la beauté est multiple ! Regardez les déesses de la fertilité néolithiques, les sculptures de Maillol… Ça permet de se distancer par rapport à un diktat très momentané mais terrifiant

L’exposition à succès que vous avez orchestrée autour du couturier Jean Paul Gaultier en 2011 montre justement des corps aux formes diverses…

Gaultier projette l’image d’une société plurielle avec des femmes rondes, voire grosses, des femmes âgées. C’est l’un des points importants de son imaginaire, profondément tolérant et humaniste. Après l’expo de Montréal, j’ai d’ailleurs été interpellée par l’association Équilibre [NDLR : vouée à la promotion d’une image corporelle positive dans la population]. Cela nous a amenés à monter un projet-pilote sur les troubles alimentaires avec l’Institut Douglas [à Montréal].

Le MBAM se lance dans l’art-thérapie ?

L’art-thérapie m’intéresse beaucoup. Ce projet de recherche universitaire permettra à des personnes souffrant d’anorexie d’utiliser des œuvres d’art pour amorcer des discussions sur différents thèmes — identité, harmonie, enfance… — et de participer ensuite à des ateliers de création artistique. Les participants seront encadrés par des experts en santé mentale, des spécialistes de l’art-thérapie de l’Université Concordia et des éducateurs du musée. On a d’autres projets à l’étude, notamment avec l’Institut de cardiologie de Montréal, pour évaluer l’effet des œuvres d’art sur le rythme cardiaque. Ce partenariat vise à établir un protocole médical de soins pour des patients ayant des problèmes cardiaques mais ne pouvant prendre certains médicaments.

La mission des musées a drôlement changé !

Un musée doit redoubler d’efforts pour être pertinent au quotidien, sinon, c’est qu’il vieillit mal. Il doit constamment se recentrer sur les enjeux actuels de la société. Au MBAM, on a énormément d’offres de partenariat, et ma règle, c’est de dire oui ! Longtemps, les musées ont été des temples, des coffres-forts, des forteresses. Au XXIe siècle, on est davantage dans le partage que dans l’esprit de conservatoire. L’architecte Manon Asselin, avec son atelier TAG, a bien conceptualisé cette évolution du MBAM dans la ville en imaginant le futur Pavillon de la paix, qui ouvrira en 2017 rue Bishop. Ce lieu d’échanges, de transparence, s’incarnera dans une dentelle de pierre, une paroi très dématérialisée, un bâtiment qui va respirer.

Alors qu’elle était jusqu’ici gratuite, la visite de la collection permanente du MBAM coûte 12 dollars depuis le 1er avril. Pourquoi ?

La collection permanente était auparavant gratuite pour tous ; elle est désormais gratuite pour les moins de 31 ans en tout temps, pour tout le monde un dimanche par mois et pour les 65 ans et plus le jeudi : c’est le musée qui propose l’offre la plus généreuse au Canada. Nous subissons des compressions de l’État et nous avons dû nous adapter. Surtout que, dans le même temps, nous avons doublé nos espaces éducatifs (de 900 à 1 700 m2) et le nombre d’éducateurs (de 15 à 33) : nous accueillons 200 000 élèves par an dans nos ateliers, et nous voulons continuer à offrir ceux-ci gratuitement. Il est crucial que les jeunes aient accès à l’art.

Fin juin, vous avez dénoncé publiquement — aux côtés des directeurs de trois autres grands musées québécois — les nouvelles compressions budgétaires annoncées par le gouvernement du Québec qui selon vous risquent, à terme, de limiter l’accès des jeunes à l’art. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Il ne faudrait pas que les coupes que l’on subit à répétition obligent le musée à revoir à la baisse ses ambitions sur le plan éducatif. La demande en la matière est faramineuse, et nous comptons y répondre en augmentant encore notre offre avec le futur pavillon. Par ailleurs, ces coupes, et l’incertitude qui les entoure, inquiètent beaucoup les donateurs privés. Elles ont été annoncées de manière précipitée, de façon unilatérale. Maintenant, le but, c’est d’en discuter : je rencontre d’ailleurs la ministre Hélène David lundi. Elle a invité le milieu culturel à se battre [NDLR : dans une entrevue accordée au Devoir le 13 juin]… alors nous, on obéit ! [Rire] Je suis très combative et déterminée à trouver des solutions raisonnables.

Vous vous êtes donné pour mission de faire connaître les œuvres du MBAM au plus grand nombre. Comment vous y prendrez-vous ?

Le but numéro un, c’est que les gens s’approprient les icônes du musée. Il faut faire valoir les chefs-d’œuvre de notre collection permanente, montrer nos champions. Si on veut s’assurer d’avoir de la relève, nos jeunes générations doivent connaître leur patrimoine : c’est crucial !

C’est pourquoi j’ai lancé le programme Le musée s’affiche à l’école, en 2010. Des affiches gratuites sont offertes aux écoles et aux organismes communautaires. Avec chaque fois un message qui va toucher des gens, même s’ils ne s’intéressent pas aux arts… On a ainsi évoqué l’environnement et le respect de la nature au moyen d’un tableau sublime de Marc-Aurèle Fortin représentant des ormes qui ont disparu : La ferme à Sainte-Rose. On a dénoncé le travail des enfants avec La pastourelle, de Suzor-Coté, qui montre une jeune bergère. En partenariat avec la fondation Jasmin Roy, on a abordé l’intimidation en milieu scolaire avec la sculpture Cœur dit « Après le Déluge », de Jim Dine, créée spécialement pour le musée afin de faire réfléchir les jeunes visiteurs aux blessures du cœur. Les œuvres d’art sont polyglottes : il y a tellement de sujets que l’on peut traiter par elles, c’est infini !

Vous venez de recruter une « conceptrice de l’éducation » — Mélanie Deveault —, nouveau poste qui n’existe pas ailleurs. Pourquoi ?

Pour « externaliser » nos collections. À partir de nos chefs-d’œuvre, nous allons lancer 17 projets-pilotes dans des écoles et cégeps de chaque région du Québec. En travaillant chaque fois sous un angle spécifique — propagande, vieillesse, misère, écologie… —, en accord avec les contenus scolaires des différents professeurs. La culture ne relève pas du récréatif ou de l’élitisme : elle nous apprend à devenir de meilleurs êtres humains et à être mieux dans notre peau.

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6 commentaires
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Le dynamisme de madame Bondil est tout à fait extraordinaire, c’est bien dommage qu’il y ait des coupures dans le budget du Musée, mais, il y a à l’intérieur du Musée des gens dont les mauvaises décisions sapent les efforts des autres et baissent la qualité des services du Musée, qui étaient autrefois top niveau. Une meilleure surveillance est à faire.

Bravo ! et encore Bravo ! à Nathalie Bondil pour son goût de la pluridisciplinarité et du partage, son ouverture, son grand respect pour la disponibilité de des visiteurs et sa magnifique énergie. Sa vision nous promet beaucoup et j’ai hâte d’admirer tout ce qui s’en vient !

Félicitations à Madame Bondil – L’art à l’école (professeurs) et même dans les écoles (bénévoles du MBAM dans les classes) serait un partenariat prometteur

Je fréquente souvent le MBAM et ce qui m’encourage à continuer c’est l’accès à une multitude de tendances en art. La librairie du MBAM me permet d’avoir accès à des publications qu’on ne retrouve pas ailleurs. Ma dernière acquisition ___L’art caché – les dissidents de l’art contemporain ___ de Aude de Kerros offre un point de vue éclairant sur les enjeux de l’art en ce début du vingt-et-unième siècle.