[Entrevue] La télévision en péril ?

Au contraire, soutient Michèle Fortin, PDG de Télé-Québec et ex-VP de Radio-Canada. Même à l’heure des tablettes numériques et des téléphones intelligents, la télé, dit-elle, reste un «bien essentiel, au même titre que les frigos et les cuisinières».

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Michèle Fortin – Photo : Jean-François Lemire

L’Académie canadienne du cinéma et de la télévision l’a qualifiée de « tête forte » de la télé avant de lui décerner le Grand prix 2013 au gala des Gémeaux.

« Ce n’est pas moi qui ai choisi ce titre, lâche en riant Michèle Fortin, PDG de Télé-Québec. Mais c’est vrai qu’il faut savoir tenir son bout dans ce milieu. »

Inconnue du grand public, l’ancienne directrice de la programmation et vice-présidente de Radio-Canada s’est battue dans l’ombre pour lancer — ou maintenir en ondes — certaines des émissions les plus marquantes du petit écran, de Zone libre aux Filles de Caleb en passant par Omertà, Virginie et La petite vie. Elle s’est aussi battue devant le CRTC pour obtenir le droit de créer le Réseau de l’information (RDI) et ARTV.

Depuis quelque temps, c’est sur le front du Web que Michèle Fortin mène ses plus grands combats. Elle planche notamment sur un vaste projet de site d’information culturelle, avec l’ambition d’en faire une véritable chaîne d’information généraliste sur les régions.

La PDG n’abandonne pas pour autant la télé, qui, contrairement au Web, dit-elle, entre dans tous les foyers. « C’est encore le moyen d’éducation et de divertissement le plus accessible et le plus populaire. »

L’actualité l’a rencontrée à son bureau de Télé-Québec, à l’ombre du pont Jacques-Cartier, à Montréal.

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Beaucoup de gens, en particulier les jeunes, délaissent la télé au profit des tablettes numériques, des téléphones intelligents ou des ordinateurs. La télé est-elle en voie d’être dépassée ?

La télé s’est toujours transformée et elle va continuer de le faire. Autrefois, il y avait un seul téléviseur dans les maisons et les gens regardaient les émissions ensemble. Puis, il y a eu plusieurs postes de télé dans les maisons. On a connu la télé hertzienne, par câble, par satellite. Maintenant, on peut regarder la télé dans le métro, sur une tablette numérique ou un téléphone intelligent. Un épisode des Bobos [NDLR : émission humoristique diffusée par Télé-Québec] dure le temps d’un trajet sur la ligne orange — quand le métro fonctionne. Mon petit-fils regarde les émissions sur l’iPad de sa mère. Mais ça reste de la télé.

Il ne faut pas confondre télévision et téléviseur. L’essence de la télé, c’est de véhiculer des contenus vidéo, que ce soit des séries dramatiques ou des émissions pour enfants. La façon de consommer ces contenus importe peu. Le même phénomène s’applique aux livres. J’en lis beaucoup en version papier, mais aussi sur ma tablette électronique. Le nerf de la guerre, c’est le contenu, pas le support.

Est-ce à dire que les télédiffuseurs pourraient un jour abandonner la télé comme plateforme de diffusion ?

Peut-être. Mais pas maintenant. Malgré tout ce qu’on dit, le gros du visionnement se fait encore par la télé. Dans les milieux défavorisés, les gens n’ont pas de tablette et pas d’ordinateur chez eux. La télé est encore le moyen de divertissement et d’éducation — si on s’en sert bien — le plus populaire, le plus accessible et le moins cher. La télé, c’est comme les réfrigérateurs ou les cuisinières : c’est un bien essentiel. Et elle va continuer d’évoluer.

Cet automne, les chaînes québécoises ne diffusent pas moins de 50 émissions produites ici. C’est extrêmement dynamique.

Regarde-t-on trop la télé au Québec ?

On la regarde beaucoup ! Selon les derniers chiffres du CRTC, 28,5 heures par semaine en moyenne, soit quatre jours de travail ! Est-ce trop ? Ou pas assez ? Souvent, les gens la regardent en faisant autre chose, en cuisinant. Ça fait partie de notre identité, bien plus qu’au Canada anglais ou partout ailleurs. Ce n’est pas pour rien qu’il y a toutes ces émissions sur la nostalgie de la télé. Quand j’étais à Radio-Canada, j’avais rediffusé des centaines d’épisodes des Belles histoires des Pays-d’en-Haut. Quand leur diffusion a pris fin, les gens ont appelé pour nous demander de les reprendre. Encore aujourd’hui, ils sont diffusés en boucle sur ARTV.

La télé nous a ouverts sur le monde et a contribué à changer notre culture.

L’avenir, dit-on, appartient à la « télé interactive », « augmentée ». Regarder la télé jusqu’à s’assoupir devant, est-ce une chose du passé ?

Je n’aime pas votre façon de regarder la télé ! [Rire] Quand on parle de télé augmentée, il y a un peu de « gadgetterie » là-dedans. Toutes sortes de technologies sont à l’essai un peu partout et je ne suis pas sûre que ça donne toujours de bons résultats. Mais ça titille notre créativité. Pour une télé publique, comme Télé-Québec, il faut se demander comment ces outils peuvent rendre notre action plus pertinente, plutôt que de faire plus de bruit ou de gazouillis. Utiliser ces nouvelles technologies pour faire progresser la démocratie, la culture, l’éducation, c’est mon objectif. Malheureusement, dans le domaine des contenus numériques, le modèle d’affaires est déficient.

Pourquoi ?

Dans la télévision traditionnelle, le CRTC a forcé les câblodistributeurs à mettre de l’argent dans un fonds pour financer des contenus, mais ce n’est pas le cas des fournisseurs de services numériques, qui ne sont pas soumis à la même réglementation. En outre, les gouvernements réduisent les subventions, et les revenus de publicité stagnent, quand ils ne reculent pas…

L’Académie canadienne du cinéma et de la télévision vous a surnommée la « tête forte de la télé ». Pourquoi ?

Probablement, en partie, en raison de ma détermination. J’ai toujours géré des chaînes dans des situations difficiles. Pour progresser dans ce contexte, il faut tenir son bout. RDI a été refusé deux fois par le CRTC avant d’obtenir le feu vert, ARTV a aussi essuyé un refus.

J’ai lu que, lorsque des femmes sont nommées à la tête d’organisations, elles le sont très souvent dans un contexte difficile. Dans toute ma carrière, j’ai toujours dû travailler avec des moyens financiers en décroissance, sauf pendant trois ans, à Téléfilm Canada. Et encore, on m’avait embauchée pour redresser la boîte…

Quand j’ai été nommée à Radio-Canada, j’ai dû gérer des compressions de 70 millions de dollars. C’est cette année-là qu’on a lancé la télésérie Virginie. L’idée, c’est de prendre un risque mesuré, qui va donner au personnel le goût de se dépasser. Il faut transformer une contrainte en une occasion d’aller plus loin, maintenir la flamme de ceux qui travaillent à des projets nouveaux, audacieux. Si tu n’es pas capable de le faire, c’est la chicane assurée.

Il y a donc des aspects positifs aux compressions ?

Oui. Elles te forcent à réévaluer ce que tu fais et à établir des priorités. Ce questionnement permanent est très sain. Mais il y a aussi des aspects négatifs : ça touche des humains. Je n’ai jamais considéré que j’étais une meilleure gestionnaire parce que je mettais des gens à la porte. À un moment, tu risques de miner ta capacité de remplir ta mission correctement. Tu ne peux pas réduire tes budgets pendant 25 ans et ne toucher qu’aux fonctions administratives et non aux services à la population.

Au fil des ans, plusieurs chaînes spécialisées, dont ARTV, TV5 et Canal Savoir, sont venues occuper des créneaux de Télé-Québec. Est-ce que ça ne remet pas en question l’existence même de votre réseau ?

Non. Quand on a lancé Le code Chastenay, des gens nous ont demandé si on voulait faire concurrence à Découverte. Est-il possible qu’il y ait deux émissions de vulgarisation scientifique en ondes alors qu’il y a 12 téléréalités ? Prenez l’émission Génial, où les gens apprennent des tas de choses en science, matière qui rebute habituellement. C’est une valeur fondamentale pour l’école : apprendre n’est pas quelque chose de négatif.

Pour les personnes qui aiment ces émissions, c’est une valeur ajoutée. Des émissions pour enfants, il n’y en a pas beaucoup ailleurs. Yoopa [NDLR : chaîne francophone destinée aux jeunes enfants], par exemple, n’offre pas la qualité de nos émissions pour enfants, réalisées avec des experts dans un souci pédagogique. Des documentaires, il y en a de moins en moins ailleurs. Du cinéma de répertoire international aussi.

Les parts de marché de Télé-Québec stagnent toutefois à 3 %…

C’est déjà bon, compte tenu de la concurrence qui s’ajoute. Disney Junior et Yoopa vont chercher ensemble 1,8 % du marché. Plus de 50 % des jeunes du Québec regardent Télé-Québec. C’est notre créneau, mais en même temps, on travaille fort pour que les gens ne nous considèrent pas seulement comme la maison de Passe-Partout, qui fait partie de leurs souvenirs d’enfance.

Il est certain que la multiplication des chaînes disperse les audiences et les ressources. La qualité de production risque d’en souffrir. Et souvent, les gens répètent les mêmes choses d’une chaîne à l’autre. Cet environnement rend notre quotidien plus problématique. C’est pour ça qu’il faut être autre chose qu’une simple télé.

Le PQ avait promis 10 millions de dollars pour permettre à Télé-Québec de créer un site Web d’information régionale. Qu’en est-il ?

Les sommes ne sont pas arrivées, mais ce projet reste prioritaire pour nous. Afin de tester le modèle, on a pris le risque de démarrer dès cet hiver un projet semblable dans le monde de la culture. Il s’agira d’une plateforme Web destinée à présenter et à faire connaître ce qui se fait en culture sur tout le territoire du Québec. On travaille avec plus de 300 partenaires à ce site, qui présentera des entrevues, des portraits, des capsules vidéo, etc. Une grande partie de la culture au Québec est soutenue par des organismes gouvernementaux, donc par les contribuables, qui ont le droit de savoir ce qui se fait avec leur argent. Le slogan de Télé-Québec est « L’autre télévision ». Avec ce projet, on veut faire de l’information culturelle autrement. Je veux créer un modèle et expliquer aux gens comment on l’a fait !

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