Michel Faubert: un regard mordant sur le monde du trad (et un nouveau disque)

Avec son très court livre Trad, petit lexique bête et méchant à l’usage des néophytes, le conteur, chanteur et membre des Charbonnier de l’enfer Michel Faubert risque de se faire quelques ennemis dans le milieu de la musique traditionnelle. Son lexique est effectivement «bête et méchant», mais il est aussi extrêmement drôle et mordant.

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D’où vient ce livre?

Ça fait un bout de temps que je l’ai en tête.

Il y a 20 ans, je sortais mon premier album, Maudite mémoire. C’était un album de complaintes, parce que je voulais prendre une distance par rapport à ce qui se fait dans le milieu, qui est plus axé autour du rythme, des chansons à répondre et des reels.

Quand j’ai créé les Charbonniers de l’enfer, c’était aussi pour faire les choses autrement. Une fois la surprise de l’a capella passée, par contre, je me suis retrouvé dans un spectacle vraiment trad, avec des jokes et des chansons à répondre. J’étais retourné sur un échiquier duquel j’avais essayé de prendre mes distances.

Trad est arrivé à la fin de l’enregistrement du disque Nouvelles Fréquentations [où les Charbonniers reprennent Plume Latraverse, Noir Désir et Neil Young plutôt que des chants traditionnels]. J’ai eu besoin de m’exprimer sur là où j’étais rendu et comment je voyais les choses.

Quelle définition est venue en premier?

«Complainte» : chanson folklorique du temps des Fêtes, mais vue du côté de la dinde. C’est mon habitude, de d’abord rire de moi, de ce que je fais.

Je me suis rendu compte vers la fin du processus qu’il y avait quelque chose de maladroitement éditorial, au fond, dans mon livre.

Et quel est cet éditorial?

On parle beaucoup de l’importance de moderniser le folklore. Je ne peux pas être contre, mais encore faut-il avoir des bases et être extrêmement curieux de ces bases-là. J’ai l’impression qu’on est plus vite à vouloir faire évoluer les affaires qu’à les apprendre.

Un Indien qui veut se mettre au sitar, il n’apprendra pas ça avec un disque de Ravi Shankar. Il va rencontrer un maître et prendre du temps. Quand un Québécois veut apprendre la musique indienne, c’est ce qu’il fait : il va en Inde et il suit le processus. Quand on arrive à la musique d’ici, on dirait qu’on n’a plus ce souci-là. Pas assez souvent, en tout cas.

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J’ai l’impression de plus en plus qu’au Québec, on apprend à faire notre musique traditionnelle comme on apprendrait de la musique tsigane ou du jazz. On aborde la tradition d’ici exactement comme on aborderait une tradition de Bulgarie : en ne rencontrant plus personne, à distance.

C’est un peu comme si le Trad était devenu une recette et qu’il y avait une série de trucs, d’ingrédients (la parlure dans le conte, la chanson à répondre, la podorythmie) qu’il suffit de mélanger pour créer du trad.

Tout à fait. Il y a une coupure raide avec les manières de jouer, de chanter et de conter d’avant. On continue à avoir le même discours identitaire par rapport à la mémoire, aux «vieux» et aux traditions, alors qu’on vit complètement sur une autre planète.

Si on avait pu raccorder les fils entre les deux époques, ça aurait pu faire des créations magnifiques. Au lieu de ça, on est pris dans un «faire comme si» qui tient lieu de réalité et de vérité.

Permettez-moi de citer la définition pour «critique de musique traditionnelle» : «article de journal élogieux, rédigé par un moteur de recherche en 1992 / son ingénieux système d’autocollants numériques lui permet d’être facilement appliqué à n’importe quelle production trad sans nul besoin de se déplacer pour aller voir un spectacle ou écouter quelque album que ce soit.» Je dois vous dire que j’ai trouvé ça douloureusement exact.

Je n’ai jamais lu une critique négative d’un disque de trad. Non seulement c’est toujours positif, mais ça dit la même chose pour tous les disques. Comme si le critique ne les avait pas écoutés.

J’ai souvent l’impression que les critiques font comme si le trad existait dans un monde à part, alors qu’on devrait traiter un disque trad d’abord comme un disque de musique, qu’on doit comparer aux autres disques qui sortent.

Ce que tu dis sur les journalistes, c’est aussi vrai pour les musiciens trad eux-mêmes. Quand ils disent que leurs chansons devraient jouer à longueur d’année, ça implique que ces chansons doivent être écoutées en ayant en tête les mêmes critères qu’on applique à ce qu’on écoute le reste de l’année.

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Si on est au mois de mai et que j’entends «La poule à Colin» entre Richard Desjardins et Thomas Hellman, c’est sûr que je vais soudainement être interpellé par le texte. Je vais mesurer «La poule à Colin» à l’aulne de Desjardins et de Hellman, parce qu’on l’a placée là. Avec son histoire un peu niaiseuse, c’est bien certain que «La poule» ne fera pas le poids.

Chez les Anglo-saxons, c’est très différent. Bob Dylan, par exemple : au début de sa carrière, il chantait des ballades anglo-irlandaises traditionnelles. Son premier réflexe, ça a été de changer les paroles. Ici, c’est le contraire : on va faire «La poule à Colin» en folk, en reggae, en ska, mais personne ne pense à en changer l’histoire et les paroles.

C’est dommage, parce que la chanson à répondre, c’est d’une telle force. Imagine si on arrivait avec des textes coups de poing, des choses revendicatrices, de la colère. Avec le public qui répond, ouf! Imagine la force qu’on aurait.

C’est pourquoi je considère que la plupart des productions trad d’aujourd’hui sont parfaites pour le temps des fêtes : on ferme la switch, on voit notre famille, tout le monde a une petite nostalgie d’un mononcle qui jouait de l’accordéon. C’est normal qu’à une autre période de l’année on ait d’autres exigences par rapport à ce qu’on écoute.

C’est le genre de message qui doit déplaire dans le milieu.

Je ne veux pas couper l’élan des gens qui tiennent ça à bout de bras et tentent de valoriser le trad, mais il y a une nécessité de briser une belle unanimité. Tout le monde se fait de beaux sourires, mais où personne ne se parle vraiment dans le trad. Il n’y a pas beaucoup de débats… sauf quand tu te retrouves en petit groupe. Quand je parlais de mon livre, on me proposait des définitions qui étaient parfois d’une méchanceté, mon ami!

La santé d’un milieu peut venir de sa capacité de rire de lui-même. Ça fait partie de l’exercice.

Quelque chose à ajouter à propos de votre livre?

Heu… Mille pardons. * rire *

C’est un livre idéal pour les toilettes chimiques d’un festival folk.

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Trad – Petit lexique bête et méchant à l’usage des néophytes
Michel Faubert
Planète rebelle
Montréal, 2013, 56 pages

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Michel Faubert vient également de faire paraître le très beau disque Mémoire maudite. Ne le confondez pas avec Maudite Mémoire, son tout premier disque, duquel il reprend au passage quelques titres, dans de nouveaux arrangements.

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Comme 80% des disques de musique traditionnelle, celui-ci sort dans le bout de novembre ou décembre. (Cette statistique est tirée de ma manche gauche, prière de ne pas me citer dans une maîtrise universitaire.) Album de complaintes, la spécialité de Faubert, il s’agit bien plus d’un disque d’hiver, dont l’ambiance se prête bien au froid dehors et au chaud dedans, que d’un «disque des fêtes».

Bref, si vous voulez quelque chose à faire jouer pendant votre souper de Noël, pour l’ambiance, allez voir ailleurs.

«La fille du boulanger» :

Mémoire maudite / Michel Faubert / La Tribu