Épique

Extrait du roman Épique, par William S. Messier, avec l’aimable autorisation des éditions Marchand de feuilles.
Découvrez les extraits de 35 romans qui secouent la littérature québécoise.

Extrait du roman Épique, par William S. Messier

1. Un débit maximal de données

Einstein

Je me dis qu’entre mon prénom, Étienne, et le nom d’Einstein, il n’y a que très peu de différence. C’est-à-dire qu’on pourrait facilement faire une faute en écrivant « Einstein » et ça donnerait mon prénom, et vice-versa. Entre l’homme et moi, c’est autre chose. Il est grandiose et moi, je suis quoi ? Je suis convaincu, en tout cas, qu’après avoir survécu au déluge qui a frappé la région de Brome- Missisquoi en 2005, j’ai atteint une salle voisine de celle des grands comme Einstein, dans le Temple de la renommée de la race humaine.

Je me dis aussi qu’il faut que je raconte les événements de 2005 pour la postérité, pour qu’on enregistre tout ça et que ça devienne de l’information à stocker parmi les myriades de récits à raconter aux étrangers qui voudraient connaître l’histoire de la région. Ce n’est pas que mon rôle fut aussi primordial que celui de Valvoline, ou de Jacques Prud’homme, mais j’ose croire que cette contribution aux registres provinciaux me vaudra au moins une frite gratuite dans l’une des multiples patateries de la région.

Si je parlais d’Einstein, c’est parce qu’il a bouleversé l’entendement humain en stipulant que le temps et l’espace sont relatifs, voulant dire, je crois, que plus on va vite, plus le temps passe lentement, et que si j’avais réellement voulu écourter mon quart de travail, le soir du 15 juin 2005, je ne me serais pas tué à courir d’un bout à l’autre de ma section de l’entrepôt pharmaceutique de McStetson Canada inc. Si j’avais plutôt pris mon temps, j’aurais eu l’impression que le temps passait plus rapidement. Et je n’aurais probablement jamais perdu mon emploi, ce soir-là.

J’avais des bottes de travail, cette fois-là, parce que les semaines précédentes, je n’en avais pas et la responsable de quart avait évoqué la CSST et un paquet de revendications syndicales en litige à ce moment, comme quoi de pauvres négociants se battaient quelque part pour obtenir des droits fondamentaux que moi, je négligeais bêtement. Et je portais des pantalons de travail qui n’avaient servi qu’une seule fois auparavant – j’avais pris soin de les tacher un peu car un gars ne se pointe pas chez McStetson Canada inc., ni nulle part ailleurs, en pantalon de travail immaculé. Pas plus qu’il n’y commence une conversation en paraphrasant Einstein. Son lecteur optique en main, son bracelet à écran au bras, son coeur à plein régime et son esprit vide, un gars fait le travail et essaie d’oublier le plus vite possible toute idée étrangère au moment présent, réel et palpable. Un gars choisit sa section ou se la fait assigner par la responsable de quart et part au galop en espérant que ses collègues ne chanteront pas par-dessus l’émission de tubes discos qu’un hautparleur crache faiblement dans les rangées.

Je commençai comme il le fallait, avec la première caisse que le convoyeur m’amena : je balayai le code-barres sur le couvercle, le premier item que me montra l’écran à mon bras fut le L-12, j’allai dans la rangée appropriée, balayai le code-barres de la case de l’item, quatre contenants de deux cent cinquante millilitres de Robitussin DM, dompai les boîtes de médicaments dans la caisse en plastique sur le convoyeur, appuyai sur l’écran pour avoir l’item suivant, L-135, courus à la rangée, balayai la case, comptai six boîtes contenant respectivement huit sachets de Sudafed extrafort, retournai au convoyeur, jetai les six boîtes dans la caisse ; M-13, courus, repérai, comptai douze tubes antiinflammatoire Myoflex de cent trente-cinq grammes, en échappai deux, recomptai, partis, dompai, appuyai. Après quelques caisses qui eurent passé devant moi, réclamant les items de mon lot de rangées, à coups de quinze items par caisse, j’atteignis l’état second, celui tant redouté, qui m’avait forcé, la semaine précédente, à m’arrêter pour constater qu’effectivement, je n’avais pas eu de réelle pensée depuis au moins vingt-cinq caisses, et qu’il en restait beaucoup plus en amont qu’il n’y en avait en aval sur la courroie du convoyeur.

J’entendis la voix de Gloria Gaynor qui me rappela ma première année du secondaire et l’interprétation de « I Will Survive » d’un groupe que j’écoutais beaucoup cette année-là. Toujours en balayant, en comptant, en identifiant et en dompant une quantité de produits pharmaceutiques et en tentant d’ignorer la femme qui s’était mise à chanter l’air des Bee Gees qui, maintenant, me faisait penser à un rappeur américain et à sa reprise de « Stayin’ Alive » et à comment tous ces classiques pop ne me rappellent finalement que leurs reprises contemporaines. L’item M-465 était momentanément introuvable, jusqu’à ce que je le repère en lisant les numéros des rangées comme du monde et en me rappelant qu’il est préférable de ne pas trop réfléchir, même si, parfois, de ne pas divaguer semble aussi difficile, impossible que renaître débile mental.

Le problème est dans le convoyeur, le sacrament de convoyeur, sa seule présence est si pesante qu’elle nous force à nier Einstein et à courir dans la poussière d’une courroie de caoutchouc sur un ruisseau de métal rutilant. Entre les étagères, j’entendis ma voisine de rangée psalmodier des mots qui ressemblaient à « quelle marde, oh mon Dieu, quelle marde ». Mais ce n’était sûrement pas ça qu’elle disait.

Je balayai le code-barres d’une nouvelle caisse en me disant que j’en ferais une dizaine avant de jeter un coup d’oeil à ma montre, mais chaque regard posé sur l’écran à mon bras passait sur mon poignet et je dus m’efforcer à éviter le cadre de ma montre comme le fossé qui délimitait le terrain de mes parents qu’on enjambait pour aller chez les voisins manger un pogo ou flatter Johnny, leur labrador hyperactif. Le souvenir de ce fossé et de ce chien m’aida tout de même à faire une douzaine de caisses ; cinq contenants de trente grammes de Polysporin, huit paquets de gomme Nicorette à saveur de menthe poivrée, quatre boîtes d’Entrophène extrafort à trente-deux comprimés. Le gant qui nous servait de lecteur optique avait quelque chose de futuriste, du domaine de la science-fiction, comme le Power Glove de Nintendo. Il s’agissait d’un bracelet à écran qu’on enfilait comme un bandeau de fortrelle de joueur de basket, au bout duquel s’étirait un fil boudiné rattaché à une bague en néoprène supportant le lecteur, pas beaucoup plus gros qu’un dé à coudre, qu’on plaçait vis-à-vis de la deuxième phalange de l’index.

Comme je disais, j’aurais dû ralentir, le temps ne se serait pas étiré autant. Je plaçai une douzaine de paquets économiques de quatre bouteilles de cent millilitres de Pepto-Bismol et six boîtes de douze condoms Trojan lubrifiés nervurés avec spermicide dans la caisse de plastique sur le convoyeur en tentant d’ignorer le groupe disco Sister Sledge qui voulait me convaincre qu’on était une grande famille dans les haut-parleurs en cornet sur le coin d’une de mes rangées : qu’ils aillent chier, les haut-parleurs, Sister Sledge, les ondes de sons en haute fréquence rebondissant sur la tôle des étagères de l’entrepôt, la musique disco au grand complet.

En prétextant une pile défectueuse, je me dirigeai vers l’avant de l’entrepôt, où chantaient en choeur les employés placés dans les premières rangées – à l’arrière se trouvaient les plus blasés, ceux qui, comme moi, sans doute, angoissaient constamment à cette idée de ne pas réfléchir du tout pendant de longues minutes, ceux qui vivaient leur quart de travail comme une plongée en apnée et qui se plaçaient au fond pour repousser le commencement du calvaire, le temps de se rendre à leur poste et d’attendre que les premières caisses arrivent à eux sur le convoyeur. À l’avant, la chorale prenait plaisir à se lancer des pointes au sujet de telle erreur commise des semaines ou des mois auparavant. Certaines anecdotes appartenaient maintenant au folklore d’entreposage pharmaceutique, dans la mesure où un tel folklore existe, des légendes stériles auxquelles chaque allusion provoquait une réaction forte parmi les permanents du milieu :

– Ha ! ha ! Michel, oublie pas que le chiffre après dix, c’est onze !

– Le NyQuil, Francine, c’est en bouteille, pas en sachet !

– Trompe-toi pas encore de caisse, mon Manuel. Sans ça, Monique va être obligée de te montrer par où c’est que ça rentre, un suppositoire !

Ils riaient et chantaient tandis que j’allais montrer mon lecteur optique à la responsable, qui m’indiqua comment le réparer avec un air de « voyons donc, maudit cave ».

– C’est parce que tu portais le lecteur sur le mauvais doigt. Retourne à ton poste avant que le convoyeur soit engorgé.

Je courus, puis ralentis en pensant de nouveau à Einstein et au fait que je devrais peut-être plutôt ramper, question d’accélerer le temps. Je pensai aussi à ce à quoi devait ressembler un convoyeur engorgé, m’imaginant l’Homme de fer du Magicien d’Oz engraisser de plus en plus, et devenir obèse morbide. Cette idée me permit de passer quelques caisses sur le convoyeur sans trop penser à ce que je faisais : je comptai et paquetai peut-être tout en double ou en triple. Ça m’était égal parce qu’au moment de constater la possibilité d’une erreur que j’aurais pu commettre, il était temps de balayer ma montre du regard sans l’enjamber. Je remarquai alors que, quoi qu’en dise Einstein, l’heure avait avancé.

Il était temps de manger. Les premières secondes s’écoulèrent et je dus m’efforcer à réfléchir, recouvrer cette bonne vieille capacité, à savoir si j’allais daigner m’asseoir avec les autres blasés tout au fond de la cafétéria, acceptant de sacrifier de précieux instants de pause pour me rendre là-bas. Ou irais-je avec les permanents à l’avant, envisageant par le fait même d’entamer mon souper plus tôt, mais de retourner plus rapidement au poste de travail. Finalement, je me dirigeai vers les blasés, en prenant bien soin de ramasser l’un des journaux qui traînaient sur une table en passant, afin de m’exclure de leur comité de conversations mornes.

En chemin, un des syndiqués me vit arrêter devant les tables de la cafétéria et sembla vouloir m’inclure dans une discussion déjà entamée : « Toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » Sur le coup, je me dis que j’avais sûrement mal entendu, qu’il ne m’avait pas réellement demandé ça. La réponse la plus sage était probablement de rire, ce que je fis, tellement la question me paraissait étrange. Il ne pouvait pas me demander ça. C’était ce que se disent deux gars qui doivent socialiser dans un party après qu’une connaissance commune les a présentés. Dans un entrepôt de produits pharmaceutiques, durant la pause du souper, on se dit plutôt « qu’est-ce que tu fais de bon ? », « as-tu écouté la game ? » ou encore « peux-tu te tasser ? »

Il répéta :

– Pis ? Qu’est-ce que tu fais ?

– Euh, je me cherche une place.

– Dans la vie ?

Toute la tablée se mit à rire. Pour le défier, je décidai de m’asseoir directement en face de lui. Avec autant de syndiqués à gauche et à droite, je me sentais comme entre plusieurs parenthèses. Ils m’observaient et s’échangeaient des regards complices en attendant que le bonhomme reprenne.

– En plus de jouer au touriste devant le convoyeur, tu restes planté ici comme un chevreuil devant les lumières d’un truck !

Il y eut un malaise pesant, causé par ma présence à leur table : je perturbais un ordre. Mais, en peu de temps, j’arrivai à ne rien dire et à me fondre dans le flot de leurs discussions. Par ici, on parlait de ce qui était arrivé à tel employé, alors qu’il se rendait à un camping de Bromont en fin de semaine. Par là, on discutait de la nouvelle administration de l’Expo agricole de Bedford.

Je me concentrai de nouveau sur le bonhomme qui m’avait interpellé plus tôt. Les gens autour avaient l’air de le vénérer. Il s’adressait à une syndiquée à sa droite et je ne pus saisir qu’une partie de ce qu’il disait.

– Début juillet, je pense. Une à la suite de l’autre. À cause d’El Niño.

– Bof, j’ai fini de les croire, eux autres.

– As-tu remarqué qu’ils ont arrêté d’annoncer trente pour cent de probabilités de précipitations ? Maintenant, c’est toujours quarante pour cent. Quarante, c’est le nouveau trente.

– C’est justement. Ils font ça pour nous tenir en laisse.

– En haleine.

Lors de ma première journée de travail dans l’entrepôt, les patrons avaient fait venir une firme d’ingénieurs japonais pour organiser l’espace et les rangées de sorte que chaque employé travaille toujours de façon optimale, et fasse le moins de mouvements superflus. On m’expliqua qu’en plus du temps, chez McStetson Canada inc., l’espace était contrôlé. J’imaginai alors un plancher électrisé, comme dans certaines expériences menées sur des rats de laboratoire, et comment j’utiliserais sans doute des souliers de ballon-balai pour diminuer l’effet des chocs. Par contre, dans la cafétéria, le discours n’avait rien d’ordonné ou d’aussi bien orchestré que cette chorégraphie industrielle japonaise dans l’entrepôt. Ici, on se défoulait, on mangeait son souper en commençant par le déssert ou les crudités, on défaisait nos chemises, on manquait s’étouffer parce qu’on parlait, riait, buvait et mastiquait en même temps.

– Anyway, il paraît que le gouvernement attend la première grosse averse pour lancer le projet.

– Mais, tu y crois ? Déménager tout ce mondelà ! Les dommages que ça causerait.

– J’ai pas dit que j’y croyais. Ce que je dis, c’est que l’idée circule. On pourrait tous se réveiller au Vermont ou au New Hampshire demain matin.

Live Free or Die, sacrament. C’est de ça que je parle quand je dis qu’on est watchés.

La mosaïque sonore avait une grosse craque à travers laquelle je devinais un consensus plutôt banal : il se passerait quelque chose, en quelque part, à un moment donné. Et ce serait important. Tout à coup, le temps et l’idée de l’accélerer pour sortir d’ici au plus vite me semblèrent de nouveau primordiaux. La responsable de quart se pointa alors au bout de la table et, séparant le flot de discussions, me demanda de venir la voir dans son bureau après le deuxième effort. Je pensais que la requête était passée inaperçue chez les autres employés mais le syndiqué de tout à l’heure me lança un regard mesquin.

– Oh boy, t’es dans la marde, là, mon chum !

Je savais très bien ce qu’elle voulait, je m’en doutais depuis que j’étais allé lui demander de l’aide avec mon lecteur optique : elle me mettrait dehors, je n’étais pas rentable, je nuisais au processus. Les ingénieurs japonais m’auraient éliminé depuis longtemps. À force de souffler dans les remous de chaque vague productive de chaque poste occupé, on développe un sens tout spécial. Son sourire quasi absent, pour la peine, en disait autant sur ce qui m’attendait dans son bureau que son air de « t’es con ou quoi ? » de tout à l’heure.

Le repas terminé, j’envisageai la possibilité de sortir prendre l’air un moment. Ça représentait une épreuve de jugement puisqu’une fois dehors, il faudrait sans doute que je regarde constamment ma montre, pour éviter d’être en retard pour le deuxième effort – celui-ci allait être considérablement pénible, de toute manière, compte tenu de la discussion qui m’attendait par la suite. Il me restait à peine cinq minutes et le rituel protocolaire de sécurité pour sortir du bâtiment en grugerait la moitié, sans mentionner que le retour à l’intérieur en goberait l’autre à son tour, mais bon, considérant la rapidité avec laquelle j’avançais dans la cafétéria, je me dis que le temps s’étirerait peut-être et je décidai enfin d’y aller.

Un long corridor menait à l’unique porte de sortie, contrôlée par un lecteur optique dans lequel, devant un gardien de sécurité dont le sourire laissait paraître plus de gencives que de dents, on devait faire lire rétine, canine, pouce droit, pouce gauche, oreille et langue. À la fin du processus, au moment de décoller la langue du lecteur, il me restait toujours un arrière-goût folklorique, une saveur communautaire.

Une fois sorti du bâtiment de McStetson Canada inc., je m’éloignai juste assez pour apercevoir encore les chiffres sur ma montre, sous l’éclairage vibrant de l’unique lampadaire du stationnement. Les voitures ressemblaient aux coquillages reluisants qu’on alignait, mes parents et moi, sur la plage de Wells, autour de nos serviettes. Celles qui passaient sur la route n’étaient qu’une paire de phares blancs, puis une autre de phares rouges. Leur mouvement en ligne droite avait quelque chose d’hypnotisant : quand je plissais les yeux, leurs lumières devenaient de réelles étoiles dont les pointes semblaient élastiques. Je réalisai que de plisser les yeux maganait la profondeur de champ, que ces étoiles paraissaient palpables, qu’elles semblaient presque venir de mon propre nerf optique distordu, que celui-ci imposait à ma vision un filtre ou une acétate de branches d’étoiles dès que je plissais les yeux. Je pensai à la question du syndiqué, dans la cafétéria. Qu’est-ce que je faisais ?

Puis Einstein me revint en tête et je compris que, bâtard, vouloir accélérer le temps était une connerie inconcevable. Les choses disparaissent, les gens meurent, ils se rentrent dedans et leur peau prend feu comme s’ils étaient enduits d’huile à friture, ils s’essoufflent – on sait tous de quoi meurent les gens : comment pourrait-on même songer, même dans un entrepôt de produits pharmaceutiques, avec un bon salaire, des avantages sociaux, un bon syndicat, une place de choix dans le stationnement, comment pourrait-on envisager d’accélérer le temps ?

Je décidai alors avec une véhémence intérieure, comme si ç’eût été mon but premier en quittant la cafétéria, en mangeant en silence, mais combien férocement mon repas, en omettant au moins un item dans à peu près toutes les commandes de tous les pharmaciens depuis déjà trois semaines, de ne pas subir encore une fois le sermon sur ma contreproductivité et mon degré d’investissement dans l’entreprise. Je ne retournerais pas travailler chez McStetson Canada inc., pas même pour ce deuxième effort. Je leur damerais le pion. J’embarquai dans la première voiture qui voulut s’arrêter. C’était le début de l’été, je me trouverais autre chose en un rien de temps.

À partir d’une cabine téléphonique entre Roxton Pond et Cowansville, je pus inviter Valvoline à me prendre à bord de sa voiture. La tenue de route de la Sentra de mon amie donnait l’impression qu’on frappait un mur d’eau tous les dix mètres. Grande, brune et costaude, Valvoline était le genre de fille qui se tourne la tête quand elle nous parle en voiture, pour nous regarder le plus souvent possible droit dans les yeux. Quand je dis qu’elle est costaude, ce n’est pas seulement un autre mot pour dire qu’elle est grosse, même si des fois, c’est l’expression qu’on emploie. Valvoline est vraiment costaude. Elle aurait pu jouer un personnage d’un film des années 1990, avec ses chemises carreautées et ses jeans troués – une espèce de Steven Segal mille fois plus cool. Sa carrure faisait en sorte que l’habitacle de la voiture paraissait vraiment plus grand de mon côté ; j’imaginai une auto en forme de cône dans laquelle j’étais à l’extrémité la plus large.

Elle me fit remarquer que j’avais au bras ce qu’elle croyait être un Power Glove de Nintendo : j’avais volé le lecteur optique de McStetson Canada inc. L’écran à mon bras me demandait d’aller chercher six boîtes de quarante-huit comprimés d’Advil extrafort.

Valvoline me demanda de passer mon lecteur optique sur le code-barres de la bouteille d’eau dans le coffre à gants : rangée T-98, cinq paquets de vingtcinq diachylons Elastoplast. Je pris ensuite un emballage de gomme dans le compartiment de ma porte : L-342, cinq brosses à dents Colgate Confort total, avec poils extrasouples. Puis, accidentellement, je passai le lecteur optique sur la manivelle de ma fenêtre : l’écran m’envoya chercher quatre paquets scintillants de lait maternisé Heinz avec vitamines A, C et D, en contenants de trois-cent soixante-cinq grammes. Valvoline jubilait :

– Euh, weird ! Qu’est-ce qui se passe ? Scanne le volant !

– Ça demande des rubans de soie dentaire.

– Ça reconnaît tout ? Même s’il y a pas de codebarres ? C’est space, ton affaire. Imagine passer tous tes objets au scan : tu te ferais une sorte d’entrepôt pharmaceutique fictif, avec telle quantité de brosses à cheveux, telle quantité de pilules pour la douleur musculaire, telle quantité de choses pour débloquer une toilette…

– Une ventouse.

– Telle quantité de ventouses ! Ce serait débile.

– C’est bizarre, tout est lisible : la ceinture de sécurité, la branche de tes lunettes de soleil, le lacet de mes souliers. Je me demande si c’est parce que le laser lit une sorte de code caché dans la texture des choses.

– Comme si tout avait un code.

J’imaginai ce que ça représenterait de balayer, avec ce lecteur optique, le plus d’objets possible autour de soi, dans le quotidien. Inventorier la région de Brome-Missisquoi. Trouver l’illisible, aussi. Qu’est-ce que je fais dans la vie ? Je lis. Je passai secrètement le lecteur optique sur la cuisse de Valvoline et l’écran me demanda douze boîtes de soixante feuilles assouplissantes Bounce, odeur de lavande. Je me demandai si ce n’étaient pas plutôt ses pantalons que le laser avait captés.

Entre mon dernier quart de travail à me ramollir le cerveau chez McStetson Canada inc. et le dernier jour du déluge de l’été 2005, j’ai dû balayer au lecteur optique plus d’un million d’objets. Ça me paraissait être une façon comme une autre de ralentir le temps.

 

La suite dans le livre…

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