Équité? Quelle équité?

Comment partager équitablement les ressources de la planète? Et si on s’inspirait des singes? propose avec humour l’écrivaine Margaret Atwood dans son tout dernier essai, aux Éditions du Boréal.

Pas besoin d’être pauvre pour avoir des dettes ! constate Margaret Atwood dans cet essai lumineux et inspiré. Il suffit de vivre dans la société humaine, où la plupart de nos comportements sont régis par une morale liée à ce concept. La religion chrétienne n’utilise-t-elle pas pour parler du péché un vocabulaire grandement apparenté à celui de l’endettement? Et que dire de la justice, qui intime aux fauteurs de « payer leur dette à la société » ? Cette piste entraîne l’auteure dans une promenade historique et littéraire où l’on croise Dieu et le diable, Oliver Twist et le père Noël, Gengis Khan, Dante, Hammourabi et, bien sûr, des singes… Un essai touffu, parfois très drôle, et d’une érudition qui nous laisse pantois.

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De nombreux animaux ont la faculté de distinguer le « plus petit » du « plus gros ». Encore heureux pour les prédateurs, qui, en ayant les yeux plus grands que le ventre, risqueraient leur vie. Il arrive que des aigles de la côte du Pacifique soient entraînés vers un cimetière aqueux en s’attaquant à des saumons trop lourds : après leur attaque, en effet, ces oiseaux ne peuvent décrocher les proies de leurs serres que sur la terre ferme. Si vous avez déjà emmené de petits enfants voir les « grands chats » dans leur enceinte, au zoo, vous avez peut-être remarqué que les félins de taille moyenne, comme les guépards, ne font pas beaucoup attention à vous, mais qu’ils lorgnent les petits avec avidité, simplement parce que, au contraire de vous, ceux-ci ont la taille d’un bon repas.

La capacité à jauger un ennemi ou une proie est très répandue dans le royaume animal, mais, chez les primates, l’établissement de distinctions subtiles entre les diverses portions — les morceaux les plus gros ou les meilleurs — frôle l’obsession. En 2003, le magazine Nature a rendu compte d’expériences menées par Frans de Waal, du Yerkes National Primate Research Center de l’Université Emory, et par l’anthropologue Sarah F. Brosnan. D’abord, les chercheurs ont appris à des singes capucins à troquer des cailloux contre des tranches de concombre. Ensuite, ils ont donné à l’un des singes un raisin — aliment davantage prisé — en échange du même caillou. « On peut faire l’expérience vingt-cinq fois de suite, et ils sont parfaitement heureux de recevoir une tranche de concombre », dit de Waal. Mais si on y substitue un raisin dans un cas particulier — autrement dit, si on récompense plus généreusement l’un des singes parmi ceux qui ont effectué un travail d’une valeur égale —, ceux qui reçoivent du concombre s’énervent, lancent des cailloux à l’extérieur de la cage et finissent par refuser de jouer le jeu. Et, lorsque l’un des singes reçoit un raisin sans raison particulière, plus de la moitié de ses compagnons se fâchent et certains vont jusqu’à faire la grève de la faim. On a en quelque sorte affaire à un piquet de grève formé de singes. Pour un peu, on les imaginerait brandissant des pancartes : « Non aux pratiques inéquitables d’octroi des raisins ! » Le troc et le taux de change caillou-concombre sont appris, mais l’indignation, elle, semble spontanée.

Keith Chen, chercheur à la Yale School of Management, a travaillé lui aussi avec des singes capucins. Il a constaté qu’il était possible de leur apprendre à utiliser comme devises des disques de métal semblables à des pièces de monnaie. Des cailloux, en somme, mais en plus brillant. « Mon but principal est de déterminer les aspects de notre comportement économique qui sont innés, profondément enracinés dans notre esprit et préservés au fil des âges », a déclaré Chen. Mais pourquoi s’en tenir à un comportement au caractère aussi ouvertement économique que le troc ? Chez les animaux sociaux, qui doivent collaborer pour atteindre des buts communs — tuer et manger des écureuils pour les capucins ou tuer et manger des galagos pour les chimpanzés, par exemple —, les participants doivent juger équitable le partage des fruits d’un effort collectif. Équitable ne veut pas dire égal : ainsi, serait-il équitable qu’un garçon de dix ans pesant quarante kilos ait droit aux mêmes rations qu’un homme de quatre-vingt-dix kilos mesurant deux bons mètres ?

Chez les chimpanzés chasseurs, les singes à la personnalité ou au physique dominant ont en général droit à une plus grande part du butin, mais tous ceux qui ont participé à la chasse reçoivent quelque chose, ce qui correspond peu ou prou au principe appliqué par Gengis Khan pour la distribution, parmi ses troupes et ses alliés, du fruit de ses conquêtes, de ses massacres et de ses pillages. Ceux qui s’étonnent de voir les dirigeants politiques pratiquer le clientélisme et le népotisme auraient intérêt à se rappeler ceci : si vous ne partagez pas, les intéressés ne voleront pas à votre secours lorsque vous aurez besoin d’eux. Le moins que vous puissiez faire, c’est leur céder quelques tranches de concombre, et éviter de refiler des raisins à leurs rivaux.

En cas d’iniquité totale, les chimpanzés se révoltent ; à tout le moins, ils risquent de ne pas participer à la prochaine chasse. Animaux sociaux, membres de collectivités complexes au sein desquelles le statut revêt une importance primordiale, les primates sont parfaitement conscients des droits de chacun et, en contrepartie, hostiles aux manifestations d’un sentiment de supériorité indu. Les capucins et les chimpanzés n’ont rien à envier au sens de la hiérarchie finement calibré de Lady Catherine de Bourgh, personnage snob du roman de Jane Austen Orgueil et Préjugés.

Chez les chimpanzés, le troc ne se limite d’ailleurs pas à la nourriture : il leur arrive souvent d’échanger des faveurs mutuellement avantageuses ou de pratiquer l’altruisme réciproque. Par exemple, le chimpanzé A peut aider le chimpanzé B à dominer le chimpanzé C. Or, si le chimpanzé B ne respecte pas sa part du marché lorsque le chimpanzé A a besoin de lui, ce dernier pique une crise bruyante. On dirait qu’intervient une sorte de grand livre de comptes intérieur : le chimpanzé A sait pertinemment que le chimpanzé B lui doit une faveur, et celui-ci le sait aussi. Apparemment, il existe des dettes d’honneur chez les chimpanzés. Le même mécanisme est à l’œuvre dans Le Parrain, de Francis Ford Coppola : un homme dont la fille a été défigurée demande et obtient l’aide du patron de la Mafia, mais il est entendu que la faveur devra, d’une façon assez peu édifiante, être rendue plus tard.

Comme l’affirme Robert Wright dans son livre publié en 1995 et intitulé L’animal moral : Psychologie évolutionniste et vie quotidienne, « L’altruisme réciproque a sans doute tissé la fibre non seulement de l’émotion humaine, mais aussi de la connaissance humaine. Leda Cosmides a montré que nous savons résoudre des énigmes logiques autrement déroutantes lorsque ces énigmes se présentent sous la forme d’échanges sociaux — en particulier, lorsque le but du jeu consiste à voir si quelqu’un triche. Ce qui a suggéré à Cosmides l’idée qu’un module de “détection de la triche” devait exister parmi les organes mentaux gouvernant l’altruisme réciproque. Nul doute que d’autres modules restent à découvrir. » Nous tenons en effet à ce que nos activités et nos échanges commerciaux soient équitables et transparents, en ce qui concerne l’autre partie tout au moins. L’existence d’un module de « détection de la triche » suppose l’existence d’un module parallèle de détection de la non-triche. « Bien mal acquis ne profite jamais », dit-on. C’est vrai — nous jugeons sévèrement les tricheurs, ce qui a des effets sur leur situation économique —, mais il est vrai également, hélas, qu’ils ne sont condamnés que s’ils se font pincer.

Extrait de Comptes et légendes : La dette et la face cachée de la richesse, par Margaret Atwood. Traduit de l’anglais (Canada) par Paul Gagné et Lori Saint-Martin. En librairie le 14 avril 2009. © Éditions du Boréal.

 

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