Erreurs de parcours

Non, C’était moins drôle à Valcartier n’est pas une réponse au recueil de Daniel Grenier, Malgré tout on rit à Saint-Henri. C’est le désarmant récit que Grégory Lemay a tiré de son stage dans la réserve des Forces armées canadiennes, où il s’était engagé par bravade en 1991, à la fin de ses études secondaires.

Photo : iStock

À Valcartier, le jeune Lemay (en lire un extrait >>) s’attend à trouver la joyeuse atmosphère d’un camp de vacances – avec, en prime, une solde de 275 dollars par semaine. L’entraînement brutal le fait déchanter : parade sous la pluie, marche en équilibre sur des rails mouillés, jeux militaires dans la boue, cirage des bottes avec des bas de nylon… Les recrues sont encouragées à dormir avec leurs carabines et à les démonter comme s’ils déshabillaient une femme, mais celles-ci se montrent rétives sur les champs de tir et leur meurtrissent les joues à chaque recul.

Constamment humilié par ses supérieurs bedonnants, Lemay constate assez vite que «la recrue, c’est la fille de l’armée». Comment manifeste-t-il son mépris de la soumission aveugle que requiert la vie militaire ? Il en remet : «Je riais de l’obéissance par l’obéissance.» Mais il rit jaune, car «l’armée, c’est les autres», et il tolère mal la promiscuité avec ses «congénères kaki», qu’il vient à considérer comme ses ennemis. Le narrateur s’examine sans indulgence, décrit sa propre guerre intérieure, allant parfois jusqu’à regretter de ne pouvoir se déserter lui-même.

De toute évidence, l’écrivain en Grégory Lemay a glorieusement survécu à l’armée. Par sa ténacité à rendre compte d’une expérience stérile dans un style d’une abondante fécondité, il rehausse le simple témoignage et donne un sens profond à toutes ces erreurs de parcours qui détournent le cours d’une vie.

Il est aussi question de fausse route dans le premier roman d’Isabelle Miron. Une écrivaine s’embarque sur un porte-conteneurs dans l’espoir que la traversée de l’Atlantique, de Barcelone à Rio, lui apportera l’inspiration. Elle se berce d’illusions, car durant ces Dix jours en cargo, le roman qu’elle rêve d’écrire se révèle aussi fuyant que l’horizon.

Seule femme à bord, elle ose à peine sortir sur le pont pour admirer les albatros et l’océan. Elle reste terrée dans sa cabine, perdue dans les divagations de son journal, passant à côté des personnages et de l’aventure qui auraient pu nourrir son œuvre. Juste comme on se demande ce qu’elle allait faire dans cette galère, elle nous prouve qu’il n’est jamais trop tard pour transformer un échec en triomphe : «N’est-ce pas d’ailleurs en se trompant que Christophe Colomb a « découvert » l’Amérique ?»

C’était moins drôle à Valcartier, par Grégory Lemay, Héliotrope, 160 p., 19,95 $.
Dix jours en cargo, par Isabelle Miron, Leméac, 120 p., 12,95 $.

Le tortionnaire torturé


Geiger, alias L’inquisiteur, c’est le spécialiste en torture auquel font appel la pègre, les multinationales et les services de renseignements pour faire cracher le morceau aux sujets les plus récalcitrants. Aux supplices physiques, il préfère les multiples formes de manipulation psychologique qui instillent la terreur. Il est sans pitié ni scrupules – jusqu’au jour où il doit interroger un garçon de 12 ans, dont il deviendra le protecteur. Mark Allen Smith réussit à faire de Geiger ce que Jeff Lindsay a fait de son personnage de tueur en série Dexter : un bourreau sympathique. (Robert Laffont, 378 p., 35,95 $)

 

Allers simples


Mercenaires, rebelles, mutinés, trafiquants, médecins sadiques, pianistes jaloux, matelots borgnes, évadés de prison et espionnes en fuite… Tout ce beau monde a pris un Ticket pour l’éternité (en lire un extrait >>) dans l’admirable recueil de nouvelles de Pierre-Yves Pépin, qui nous entraîne dans un coupe-gorge de Suez, un hôtel du Congo, un estaminet mal famé de Málaga ou un désert infesté de scorpions, courtisant le danger dans la plus pure tradition des grands maîtres de la nouvelle d’aventure. (Triptyque, 112 p., 18 $)

 

Laisser un commentaire