Esclavage numérique

Miroir déformant de la réalité, Le Cercle présente une population soumise aux nouvelles technologies, trop prompte à céder ses droits et libertés.

(Illustration: Catherine Ocelot pour L'actualité)
(Illustration: Catherine Ocelot pour L’actualité)

Parmi les 450 auteurs américains qui ont récemment signé une lettre ouverte contre la candidature de Donald Trump à la présidence des États-Unis, on trouve, à côté des noms de Stephen King, Amy Tan et Jonathan Lethem, celui de Dave Eggers.

Fondateur d’une maison d’édition sans but lucratif, d’une collection consacrée aux témoignages de victimes d’injustices sociales, ainsi que de deux organismes offrant bourses d’études et mentorat littéraire aux jeunes de milieux défavorisés, l’homme est ce qu’on appelle un écrivain engagé. Ses livres ne le sont pas moins, comme en fait foi Le Cercle, roman d’anticipation qu’on pourrait presque qualifier de roman à thèse.


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Le Cercle, par Dave Eggers, Gallimard, 528 p.

Le futur proche qu’Eggers décrit ici n’est pas vraiment une contre-utopie, puisque ce «meilleur des mondes» est à nos portes. Bases de données, moteurs de recherche, appareils intelligents, paiements en ligne et réseaux sociaux sont désormais sous l’égide d’une seule multinationale (le Cercle du titre), laquelle commande une infinité de caméras de surveillance, aussi omniprésentes que l’œil de Dieu, et s’apprête à instaurer un système de démocratie participative où les élus seront contraints à une absolue transparence.

Par ces nouvelles technologies, le Cercle entend naïvement trouver une solution définitive aux plus persistants problèmes humains: le crime, le terrorisme, la corruption et même la maladie, puisque les gens sont désormais branchés à des micromoniteurs évaluant leur état de santé, leur alimentation, leur activité physique.

Mais sous cet altruisme idéaliste couve une idéologie totalitaire plus sinistre: le projet de dominer les comportements des individus et, éventuellement, leurs pensées, en abolissant toute forme d’anonymat et en exposant les moindres secrets de la vie privée à une communauté virtuelle tyrannique, dont les standards moraux ont des relents de puritanisme.

Par l’entremise du personnage de Mae, employée modèle et fanatique du Cercle dont tout le temps est grugé par les réseaux sociaux et dont la vie est diffusée en permanence sur le Net, Dave Eggers nous tend un miroir déformant où l’on voit une population soumise volontairement à l’esclavage numérique, trop prompte à céder ses droits et libertés, et dont le seul pouvoir est «d’envoyer une émoticône fâchée» aux grandes puissances. Un appel à réagir avant que le Cercle se referme et que nous ne puissions plus en sortir.