Et Dieu créa les dinosaures…

Le premier musée du créationnisme a ouvert ses portes au Kentycky. Son but ? Convaincre les Américains que les humains et les dinosaures ont cohabité sous le regard bienveillant de leur unique créateur : Dieu.

Joe Boone est fier de son effet. Il vient d’appuyer sur un interrupteur et le dinosaure qui le surplombe de ses 2,5 m de hauteur se met à bouger. « Superbe, n’est-ce pas ? » demande-t-il en regardant le reptile d’argile et de polystyrène expansé agiter la tête et la queue pendant une trentaine de secondes.

La douzaine de dinosaures animés constituent une des principales attractions du Musée du créationnisme, qui a ouvert ses portes le 28 mai à Petersburg, localité du Kentucky située à la frontière de l’Ohio. Ces monstres, plus vrais que nature, trônent dans le décor idyllique du jardin d’Éden, alors que d’autres, taillés dans des haies de deux mètres de haut, accueillent les visiteurs dans le parc, devant le musée. « Ici, les dinosaures et les hommes cohabitent, explique Joe Boone, responsable des relations avec les donateurs du musée. Cela surprend. Mais nous voulons montrer aux gens que Dieu a créé ces animaux en même temps que l’être humain, le sixième jour de la Création. »

Le musée, fondé par le groupe chrétien fondamentaliste Answers in Genesis (les réponses sont dans la Genèse) — qui promeut l’idée que la Terre a été créée par Dieu en six jours, il y a moins de 10 000 ans —, offre un savant mélange de divertissement et d’enseignement scientifico-biblique. Il s’ouvre sur une grande salle qui présente les deux points de vue sur la création de la Terre : d’un côté, Dieu ; de l’autre, Darwin. « Il est important de mettre en parallèle les deux approches et de montrer que tout dépend de la façon d’interpréter les données que nous avons sur la création de l’homme. Nous croyons que ce que dit la Genèse est vrai. »

Une fois informé des distinctions entre les théories, le visiteur pénètre dans le monde étincelant de Patrick Marsh. Concepteur des attractions inspirées des films King Kong et Les dents de la mer pour les parcs à thème des studios Universal, Patrick Marsh a décidé de mettre son talent au service de la cause d’Answers in Genesis. Grâce à un budget de 27 millions de dollars américains, provenant de dons privés et de la vente d’articles produits par l’organisme, il a imaginé un parcours divertissant. Pendant la visite, on croise le réformateur allemand Luther, père de l’Église luthérienne, et Adam et Ève. On déambule dans une réplique de l’arche de Noé. On contemple la scène qui, selon les créationnistes, est à l’origine des malheurs du monde actuel : celle où le serpent convainc Ève de croquer la pomme. Puis, on passe devant une maison dans laquelle on voit la vidéo d’une jeune fille songeant à se faire avorter, tandis qu’un jeune garçon regarde des sites pornographiques dans Internet. « Nous voulons montrer aux chrétiens ce qui se produit quand ils font des compromis avec les Écritures, lorsqu’ils remettent en question la création de l’homme par Dieu et enlèvent ainsi son autorité à la Bible », souligne Joe Boone.

L’homme rasé de près, à l’allure de prédicateur, était comptable avant de se joindre au musée, en septembre 2006. Il dirigeait une petite entreprise avec son père quand le malheur s’est abattu sur sa famille, chrétienne et pratiquante. En 1995, les médecins ont diagnostiqué une leucémie chez son père. La même

année, ils ont découvert que sa femme avait une tumeur au cerveau. Elle en est décédée il y a deux ans et demi. Joe Boone s’est alors mis à douter de sa foi : comment Dieu, qu’il avait respecté et prié, avait-il pu laisser sa vie voler en éclats ? Il a trouvé la réponse lors de sa rencontre avec Ken Ham, directeur fondateur d’Answers in Genesis, qui a son siège à Petersburg. « Ken a écrit un livre pour expliquer comment un Dieu si bon peut permettre que des choses affreuses se produisent, dit Joe Boone. Il a aussi démontré que la Bible est compatible avec la science. »

Ken Ham — dont l’organisme sans but lucratif jouit d’un budget de 16 millions de dollars et emploie 300 personnes — s’est entouré de scientifiques, qui ont pour mission de donner une crédibilité à sa vision de la Création. Terry Mortenson, docteur en histoire de la géologie, défend la thèse de la cohabitation des dinosaures et des hommes il y a 10 000 ans. « Les humains peuvent tout à fait vivre avec des animaux dangereux, explique-t-il. Nous avons aujourd’hui des serpents venimeux et des alligators en Floride. Et le fait que les dinosaures aient été grands et carnivores ne veut pas dire qu’ils aient pu attaquer l’homme. » Dans son petit bureau éclairé par une lumière blafarde, il empile quelques livres religieux devant lui pour illustrer les couches géologiques de la Terre. Il s’en prend à une science qui fait obstacle à la théorie des créationnistes : la stratigraphie, qui étudie la succession de ces couches géologiques et fournit aux chercheurs des preuves appuyant la théorie de l’évolution. Selon lui, l’érosion des roches s’est produite beaucoup plus rapidement que ne le croient les scientifiques. Le Grand Canyon, par exemple, aurait été formé lors du Déluge.

Le mouvement créationniste a un poids certain aux États-Unis : des sondages révèlent qu’environ 46 % des Américains pensent que Dieu a créé l’être humain, il y a moins de 10 000 ans. Il a même réussi à pénétrer dans des écoles publiques, notamment au Kansas, où l’enseignement du créationnisme a été approuvé en 2005. L’État a toutefois dû faire marche arrière le 13 février dernier. Déjà, en 2002, un comté de la Géorgie avait fait mettre dans les manuels de biologie des autocollants stipulant que « l’évolution est une théorie et non un fait ». Après avoir perdu une longue bataille juridique contre des parents d’élèves, les autorités du comté ont finalement abandonné, le 20 décembre 2006, et fait enlever les autocollants.

Les créationnistes ont également des opposants à Cincinnati, dont le révérend Mendle Adams. Cet homme d’Église de 68 ans, qui ponctue ses phrases d’éclats de rire, s’inquiète de l’ouverture du musée. « Je suis chrétien, mais je crois en l’évolution, dit-il, tenant sa Bible sur ses genoux. La théorie de Ken Ham et des gens d’Answers in Genesis ne fonctionne pas. Si les dinosaures existaient en même temps que l’être humain, que mangeaient-ils ? Ken Ham affirme qu’ils étaient végétariens, mais cela n’a pas de sens. C’est une folie de rejeter la science et l’évolution. Ce genre d’intégrisme peut conduire à la mort de notre société chrétienne. C’est pour cela que je dis à ces gens de ne pas s’approcher de mes petits-enfants et de mes paroissiens. »

Le regard riant du révérend Adams s’est brusquement assombri. L’homme, qui se décrit volontiers comme « plutôt de gauche », parle d’une réalité bien éloignée de celle du monde divertissant du Musée du créationnisme. Son église est située dans un quartier modeste de Cincinnati, à forte densité afro-américaine. « Ce musée va faire des dégâts, dit-il. Ses organisateurs veulent s’en servir pour convaincre les gens que la théorie du créationnisme est scientifique et ainsi remettre en cause l’enseignement des écoles publiques. C’est un affront à mon pays. »

Dans la cafétéria des locaux d’Answers in Genesis, l’affable Mark Looy, instigateur du musée, avec Ken Ham, rejette poliment ces critiques. « Ces gens s’opposent à nous à cause de notre lecture de la Bible, explique-t-il. Ils nous ont empêchés, à l’époque, d’obtenir le terrain que nous convoitions pour le musée. Dans sa grande bonté, Dieu nous en a donné un meilleur, bien mieux placé. Notre mission est d’équiper les chrétiens et de leur fournir des éléments pour renforcer leur foi. »

Quelque 250 000 visiteurs, pèlerins créationnistes ou simples curieux, sont attendus cette année à ce parc à thème spirituel. Answers in Genesis n’a pas oublié d’y ouvrir une boutique de souvenirs. Dans un décor médiéval, on y propose des articles qui vont de la chemise à la tasse à café en passant par les livres, qui couvrent des rayons entiers. Parmi eux, The New Answers Book (le livre des réponses nouvelles), édité par Ken Ham. L’ouvrage, qui arbore un squelette de dinosaure en couverture, présente, en 27 chapitres illustrés, des « réponses faciles à comprendre, qui vont au cœur de la foi chrétienne et de ses vérités ». Comme tout dans le musée, cette leçon de religion a un prix. Le livre coûte 14,99 $.

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