Et je te demanderai la mer

Extrait du roman Et je te demanderai la mer, par Stéfani Meunier, avec l’aimable autorisation des éditions du Boréal.
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Extrait du roman Et je te demanderai la mer, par Stéfani Meunier

Le motel

La bâtisse n’était pas au meilleur de sa forme. C’était un motel minable comme on en trouve souvent au bord des vieilles routes. Les huit chambres étaient alignées devant moi – comme un bataillon désarmé, poussiéreux, fatigué -, avec leurs fenêtres coulissantes bonnes à foutre en l’air, leur porte de bois brun merde, leur revêtement extérieur de vinyle, brisé par endroits, d’un blanc grisâtre. À droite, la réception et, devant, l’inévitable enseigne qui indiquait, pour le moment,VACANCY. Il ne manquait qu’une grosse machine à glace bien calée contre le mur extérieur, entre la réception et le premier motel, pour qu’on se croie dans un remake de Psychose. Un seul coup d’oeil et je voyais qu’il y avait des heures et des heures de travail à mettre là-dedans, et je n’avais pas encore vu l’intérieur. Je me suis tourné vers l’agent immobilier.

– Je l’achète.

Du travail, c’était exactement ce dont j’avais besoin.

 

Pendant que l’agent prévenait l’actuel propriétaire que je voulais visiter l’intérieur, j’ai fait le tour du bâtiment en tâtant un bout de mur ici et là, en donnant de vagues coups de pied dans les fondations, en regardant les fenêtres de plus près, comme si j’y connaissais quelque chose. Rachel et le petit me sont bien venus à l’esprit quelques fois, c’est sûr, c’était encore très récent, Rachel et moi nous venions de nous séparer et je ne savais même pas, deux secondes avant de voir le motel, que j’allais disparaître. Elle voulait que je lui laisse ma chemise, tout ça pour voir mon fils quelques misérables semaines par année. Pfffff.Ma chemise, j’aimais mieux me la brûler. J’avais pas envie de me battre. Sauf peutêtre avec un marteau et des clous. J’y connaissais rien, mais j’apprendrais. C’était pas payant et je ferais des semaines de soixante-dix heures? Tant mieux. C’était un trou parfait. Je voulais m’y enterrer. Je suis allé rejoindre l’agent et nous sommes entrés.

Il y avait bien, dans la salle attenante au comptoir de la réception, qui avait l’air d’une salle d’attente mais que j’allais utiliser à peine quelques jours plus tard comme salon, une immense machine à glace. Et, ô surprise, une machine à glace fonctionnelle, qui ne contenait – j’ai pris la peine de l’ouvrir et de regarder dedans – aucun membre humain.

Le système utilisé à la réception était on ne peut plus simple, mais efficace. Pas d’ordinateur. Un énorme calendrier était posé sur le comptoir.Une page par jour. La page était divisée en huit, et on voyait tout de suite quelles chambres étaient occupées. Dans chaque carreau le propriétaire écrivait le nom du client, si et comment il avait payé la chambre. Derrière le comptoir, il y avait un panneau de bois avec huit crochets. Six clés y étaient.

– Le matin, j’arrache la feuille de la veille, je regarde si j’ai des réservations ou des gens qui restent plus longtemps que prévu. Je ne roule pas sur l’or, mais ça se paye tout seul. Il y a tout le temps du monde qui arrive à la dernière minute les fins de semaine, et souvent on a des gens qui veulent louer à plus long terme, à la semaine ou au mois. Des gens qui viennent d’ailleurs et qui ont un contrat dans le coin. Des gars de la construction. Faut leur faire un bon prix, parfois ils reviennent, et ils se passent le mot.

– Pourquoi vous vendez ?

– J’en ai assez du froid. Je me suis acheté un condo à Fort Lauderdale.

Les trois premières semaines ont été un peu étranges. Comme si j’étais dans une grosse boule de ouate. J’ai loué quelques chambres, j’ai lavé des draps et des serviettes, j’ai refait des lits et récuré des toilettes quand les chambres se vidaient, j’ai trié la paperasse de la réception, frotté et frotté la cuisine (qui faisait aussi office de salle à manger, une pièce assez grande, juste derrière la réception) parce que l’ancien propriétaire avait laissé derrière lui une grande table de pin, six chaises et dix ans de crasse. Finalement, j’ai arrangé mon salon pour qu’il soit un peu à mon goût, j’ai mis mon ordinateur sur la vieille table de bois qui m’avait toujours servi de bureau, j’ai installé mes livres et mes CD dans le meuble-bibliothèque, j’ai mis ma chaîne stéréo à côté de la télé, acheté un jeté rouge pour couvrir l’usure du sofa, puis je me suis assis.Et j’ai passé un nombre assez incroyable d’heures exactement là, assis sur le sofa, à faire peu de choses, lire quelques pages, écouter de la musique en regardant la lumière du jour changer jusqu’à devenir du noir, me taper les vieux films qui jouaient en reprise, la nuit. Parfois j’écrivais quelques lignes à Marco que je mettais dans une enveloppe que je ne postais pas le lendemain matin. Les journées passaient, je me foutais de l’heure qu’il pouvait être, je dormais quand bon me semblait, un peu comme pendant ces semaines que j’avais perdues, adolescent, parce que je souffrais d’une mononucléose et que j’étais cloué au lit avec mes bandes dessinées et que ma mère me gavait de bouillon de poulet. J’étais en rémission, j’attendais que la douleur me quitte, là, sur mon sofa. Je ne pensais à rien, je ne m’inquiétais pas vraiment de l’avenir, c’était un peu comme si plus rien n’avait d’importance, et à part les rares fois où j’ai dû me lever pour accueillir un client, inscrire son nom sur la page du calendrier et lui tendre une clé, personne ne m’a dérangé pendant ces premières semaines dans mes nouvelles fonctions, pas de plaintes, pas de toilettes bouchées, pas de chicanes entre voisins.

Quand j’ai commencé à me sentir coupable de ne rien faire de mes journées, j’ai décidé de repeindre le salon. J’ai étalé ma toile par terre et je me suis installé avec mon escabeau, un vieux t-shirt, mon jeans couvert de peinture de différentes couleurs, un pinceau et un rouleau. J’avais toujours aimé peindre. J’aimais bien la texture de la peinture au latex – j’étais plutôt gaffeur mais ça ne me dérangeait pas de m’en mettre partout -, son odeur, le bruit chuintant que faisait le rouleau sur le mur. J’aimais peindre en écoutant de la musique, j’aimais l’absence qui se créait autour de moi quand j’avais un pinceau à la main.Comme si le monde n’existait plus ou qu’il se limitait à un mur, comme si j’étais seul au monde, le créateur, l’unique responsable d’un changement drastique de l’univers qui sans crier gare passait du blanc usé au rouge mexicain. J’avais aimé repeindre l’appartement que nous avions acheté Rachel et moi, je pouvais reconnaître la cuisine et les deux chambres sur mon pantalon taché. Je me suis rappelé le regard qu’avait eu Rachel quand elle m’avait vu la première fois grimpé sur mon escabeau, un pinceau à la main, en train de faire du découpage. C’était un regard espiègle et fier, et pourtant aujourd’hui il me donnait froid dans le dos, comme si c’était le premier signal d’alarme, comme si ce jour-là j’aurais dû voir autre chose dans ses yeux. J’ai mis un vieux disque des Beatles et je chantais It won’t be long yeah YEAH! yeah YEAH! yeah YEAH! quand la femme est entrée. J’ai déposé mon rouleau, je me suis essuyé les mains sur le jeans, j’ai baissé la musique, je suis allé derrière mon petit comptoir et j’ai dit, ouais? Je ne sais pas pourquoi je lui ai adressé la parole comme ça, je n’avais pas l’habitude d’être impoli mais dès qu’elle avait passé la porte, je m’étais dit qu’elle me ferait des problèmes, celle-là. Elle faisait peur. Elle était maigre, ses lèvres semblaient vouloir rentrer dans sa bouche. Et ses mains, je ne sais pas, il y avait quelque chose avec ses mains. Sa façon de les bouger. J’ai pensé qu’elle avait un problème de dépendance.L’alcool ou la coke. Ce n’était qu’une intuition, mais j’ai failli lui dire que je venais de louer la dernière chambre.Elle m’a pris de court en disant qu’elle voulait une chambre pour le mois. Et que peut-être elle resterait plus longtemps. J’ai pensé à l’ancien propriétaire. C’était le temps mort, je ne pouvais pas vraiment refuser ça, alors je la lui ai louée, sa chambre. Je lui ai donné la 8 parce que c’était la plus éloignée de la réception, donc de moi. Je voulais pas risquer d’entendre ce qu’elle faisait là-dedans. Et j’espérais qu’elle viendrait pas m’emmerder à tout bout de champ. Elle m’a payé une semaine et les trois premiers jours je ne l’ai même pas vue. Sa voiture était dehors, pourtant, comme si elle passait toutes ses journées enfermée dans la chambre. Il y avait bien la télé, mais quand même, une chambre de motel, c’est mortel.

Je l’ai vue sortir au bout de ces trois jours. J’étais à la réception et je me curais les ongles avec la pointe d’un capuchon de stylo, pour dire comme la journée s’annonçait palpitante.D’abord je n’ai vu qu’une tache bouger à l’extrême droite de mon champ de vision. J’ai tourné la tête et je l’ai vue marcher vers moi. Elle avait des bottes à talons, en suède usé, auréolées de calcium, un pantalon noir ajusté qui laissait voir des jambes pas trop mal. J’ai soupiré, j’ai écris «merde» sur le blocnotes devant moi, en m’appliquant. Je n’avais aucune envie de la voir. Ce n’est pas qu’elle était laide, non, en fait elle avait un petit quelque chose de Susan Sarandon – qui me faisait craquer -, la forme de la tête, la bouche, la force aussi, elle donnait l’impression d’avoir la même force mais de ne pas savoir qu’en faire. Elle a ouvert la porte. Son col roulé lui comprimait les seins – qu’elle avait énormes; ses cheveux étaient d’un roux délavé, jauni. Ils étaient plutôt courts, sales et décoiffés. Elle est venue s’accouder au comptoir. Elle sentait le parfum à plein nez mais elle n’aurait jamais pu s’en asperger assez pour camoufler l’odeur d’alcool. Je l’avais bien dit, me suis-je dit.

– Ma télé fonctionne plus.

C’est là que le petit garçon est apparu. Je ne l’avais pas vu marcher dehors, je n’avais pas entendu la porte ni s’ouvrir, ni se fermer, alors j’ai eu l’impression qu’il s’était matérialisé à côté de la cliente de la chambre 8. Il ne disait rien, il me regardait fixement sans sourire. J’ai revu Marco dans son imperméable jaune.Ça m’a fait un pincement au coeur et j’ai chassé la pensée d’un mouvement de la tête. La femme a vu que je ne la regardais plus et elle a suivi mon regard en se penchant vers le gamin.

– Je t’avais dit de rester dans la chambre.

Le petit n’a rien dit, il l’a regardée un moment avec ses yeux sombres, il a baissé les yeux, qu’il a relevés vers moi quand il a été certain qu’elle ne le regardait plus. J’ai dit à la femme que j’irais voir sa télé dans quelques minutes. J’en prendrais une dans une autre chambre et je réparerais la sienne ici, chez moi. Pas la peine de me coltiner le travail devant elle, quand même. Elle est partie sans regarder le petit gars, qui est resté planté devant mon bureau.

 

La suite dans le livre…

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