Et les gagnants sont…

Les lauréats des Prix littéraires du Gouverneur général 2020 nous présentent leur livre primé.

ROMANS ET NOUVELLES

Sophie Létourneau
Chasse à l’homme
La Peuplade

Comment s’est déroulée la création de ce roman ? 

J’ai consulté une voyante pour qu’elle me dise ce que je ferais après mes longues études en littérature. Elle m’a surtout parlé de l’homme de ma vie. Plutôt que d’attendre, je me suis lancée à sa poursuite. J’ai mis six ans à le trouver, puis six autres années à écrire Chasse à l’homme

Que souhaitez-vous que les lecteurs en retiennent ?

Chasse à l’homme est une histoire d’amour et l’histoire de mon amour de la littérature. Au-dessus de ma table de travail, j’ai collé un carton rose sur lequel j’avais écrit : « merveille par-dessus merveille par-dessus merveille ». Cette étoile du berger, c’est l’effet que je voulais provoquer à la lecture : un éblouissement comme devant un feu d’artifice, une jubilation comme sous une pluie de confettis. Je voulais que le lecteur ou la lectrice découvre dans chaque fragment une pépite. Ce que j’aimerais que l’on retienne du livre, c’est cette effervescence. Mais aussi que le réel scintille pour qui sait regarder. 

EXTRAIT
Je suis retournée au Port de tête. Samuel Archibald lançait Arvida, l’histoire d’un gars, disait-il, qui voulait raconter des histoires en n’ayant pour madeleine qu’une McCroquette trempée dans le miel. 
*
On reproche souvent à l’autofiction son égocentrisme. Il s’agit d’un choix narratif.  En écrivant Chasse à l’homme, j’en ai vu la délicatesse : hors champ, les autres sont préservés du danger de la publication.
*
Tu te trouvais dans la cour du Port de tête ce soir-là. 
*
Chaque fois que je publie un livre, je m’en sens moins autrice que personnage. Je me demande toujours : que va-t-il m’arriver après le lancement ?

POÉSIE

Martine Audet
La société des cendres suivi de Des lames entières
Éditions du Noroît

Comment s’est déroulée la création de ce recueil

Chaque projet d’écriture entremêle, il me semble, continuité, audace, imprévu et rupture. Pour ce livre, il y avait le désir, tout en poursuivant mon questionnement sur comment nous appartenons au monde et mes expériences avec le langage, de travailler au plus près du cœur avec ses manques, ses déchirures et ses désolations, avec ses résistances et ses émerveillements.  

Et chaque fois, différents éléments provoquent, alimentent ou secouent les poèmes d’un projet. Il y a eu pour ce livre, outre des pertes et deuils de toutes sortes, une photographie (en couverture), les derniers vers du recueil précédent, la demande d’une revue, puis d’une autre, un rêve amenant une réflexion sur ce que l’on fait de sa douleur, des échanges émouvants et fertiles avec un artiste pour la section Des lames entières, et même la réparation d’une malformation cardiaque. 

Que souhaitez-vous que les lecteurs en retiennent ?

Une image ? Une attention ? Un dégagement ? Je serais heureuse qu’entre étonnement d’être et vertige devant la disparition, lectrices et lecteurs voient les poèmes de ce livre comme des outils pour remettre en question notre présence, autant que notre absence, au monde. 

EXTRAIT
La lumière
peu importe
le corps
ressemble
à un débordement
des mains

Le cœur
d’une chambre à l’autre
porte son nom 

THÉÂTRE

Martin Bellemare
Cœur minéral
Dramaturges Éditeurs

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre pièce ? 

Cœur minéral est une fiction, mais l’inspiration de son contenu est réelle. Plusieurs événements évoqués dans le texte se sont produits en Afrique subsaharienne. Et continuent de se produire. Là et à différents endroits du monde. Le Canada, malgré son contexte de libertés individuelles et de paix relative, est quand même un pays qui permet à des multinationales d’agir en toute impunité, en accueillant leur siège social et en ne les exposant pas à la responsabilité de crimes commis ailleurs, sur les territoires où elles exploitent des entreprises. La migration à partir de divers pays africains n’est pas étrangère à la présence de multinationales dans ces pays, et à leur comportement entraînant corruption et conditions de travail et de vie souvent compliquées. 

EXTRAIT

PERRY
À quoi ça te sert de savoir ? 

BOUBACAR
T’as raison 
C’est pas la bonne question 
Tu m’as toujours dit
Ce qu’il faut savoir c’est
À qui ça sert 

PERRY
À qui ça sert? 
À toi
À payer ton salaire ça sert 
À préserver ta situation ça sert
À donner le confort à ta famille ça sert
À protéger la croissance économique de l’Occident ça sert
À faire fructifier les placements de ton gouvernement 
À faire fructifier ton portefeuille d’actions
À faire fructifier tes cotisations aux fonds de retraite ça sert
À toi ça sert 

BOUBACAR 
C’était mon cousin 

PERRY 
Les images 
Sur internet 
C’était lui 

BOUBACAR
Je peux pas avoir fait ça 

PERRY 
T’as rien fait 

ESSAIS

Frédérique Bernier
Hantises
Nota bene

Comment s’est déroulée la création de Hantises ? 

Le livre s’est fait un peu malgré moi, au sens où il avait pour ainsi dire déjà commencé à s’écrire avant de prendre la forme du petit ouvrage qu’il est devenu. Les premières sections sont nées d’un élan d’écriture visant à tisser des liens entre certaines expériences de vie et mon rapport à la littérature, mais je les ai écrites sans savoir qu’elles allaient constituer le début d’un livre. C’est l’invitation que m’a formulée Jean-François Bourgeault, qui cherchait des essais courts pour la collection « Miniatures » encore à naître aux éditions Nota bene, qui m’a véritablement lancée. À partir de ce moment, j’ai considéré la possibilité d’approfondir la méditation que j’avais amorcée quelques mois auparavant et qui était restée en suspens. Sans cette invitation, Hantises n’aurait pas existé. 

Par ailleurs, Hantises ne cherche pas à dire quelque chose de précis, à transmettre un message ou à raconter des événements hors de l’ordinaire. Ce qui s’y expose, c’est un rapport au monde, une sensibilité particulière, forgée par la fréquentation des œuvres littéraires. Ce sont les élucubrations un peu folles de quelqu’un qui prend la littérature assez au sérieux pour penser qu’elle peut changer la vie.

EXTRAIT
Oui, parfois, on voudrait que la vie soit aussi à la hauteur de ce qu’on cherche follement dans les livres (où l’on a pris l’habitude de ronger son os, de courir après son foutu fantôme de chien). C’est aussi bête que cela. Avoir ce besoin criant en soi est la seule définition que je donnerais du mot « littéraire », la seule adhésion véritable que je peux avoir vis-à-vis de cet adjectif. Toute ma bibliothèque pour un parfait moment littéraire dans la « vraie vie », comme le disent les enfants.

LITTÉRATURE JEUNESSE — TEXTE

François Blais
Lac Adélard
La courte échelle

Comment s’est déroulée la création de Lac Adélard ? 

Un peu à tâtons. Quand La courte échelle m’a proposé de participer à la « Collection noire », je n’avais pas lu de roman jeunesse depuis longtemps. J’ai préféré ne pas lire les autres titres de la collection. Je me suis donc fié à mon instinct. J’ai aussi décidé de ne pas ajuster mon niveau d’écriture en fonction du public visé. La seule différence entre ce roman et ceux destinés à un public adulte est l’âge des protagonistes. Par contre, je gardais en tête que les jeunes constituent un public difficile, car ils sont sans cesse sollicités par des écrans. Il était donc essentiel de leur donner l’envie de tourner la prochaine page.

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ?

J’avais surtout à cœur de raconter une bonne histoire, avec des personnages intéressants. L’intrigue de Lac Adélard se déroule dans mon village, et le véritable lac Adélard est situé à 10 minutes de chez moi. Je trouvais important que les jeunes habitant en région se reconnaissent dans les personnages. (Et que mes lectrices montréalaises découvrent une autre réalité que la leur.)

EXTRAIT
C’est beau, en tout cas moi je trouve ça beau les choses qu’on voit ici. C’est beau, les arbres, les oiseaux, les insectes, le ruisseau qu’on entend tout le temps. Les cinq cabanes autour du lac, les framboises et les fleurs et les trains qui passent, les wagons-citernes noirs et les wagons de marchandise bruns, c’est tellement beau. Sur les wagons de marchandise, il y a des graffitis. Je n’ai pas le droit de m’approcher de la track quand c’est un train de passagers qui passe.

LITTÉRATURE JEUNESSE — LIVRES ILLUSTRÉS

Katia Canciani (texte) et Guillaume Perreault (illustrations)
Pet et Répète : La véritable histoire
Fonfon

Comment s’est déroulée la création de ce livre ? 

K.C. : Au départ, je voulais simplement faire rire les enfants avec une histoire de pets, en reprenant cette bonne vieille blague de notre jeunesse. Je me suis demandé qui pouvaient bien être ces fameux Pet et Répète… et leur ai inventé toute une vie ! Ça m’a énormément amusée.

G.P. : Nous avons établi en équipe qu’il serait intéressant de développer ce texte à la manière d’un conte, comme s’il s’agissait d’une fable sortie tout droit d’un livre d’archives. Je voulais qu’on sente l’aspect classique et presque solennel dans la présentation visuelle. 

Que souhaitez-vous que les lecteurs en retiennent ?

K.C. : Je ne cherche jamais à faire passer des messages, mais il s’en dégage toujours de mes écrits. Ici, c’en est un de fraternité, de persévérance, d’adaptation aux situations de la vie, d’encouragement à suivre sa propre voie. J’aime aussi installer des potentiels de discussions entre les générations. Ainsi, Pet et Répète modifieront plusieurs fois leur carrière selon leurs besoins changeants… Voilà une belle piste de conversation.

EXTRAIT

TRADUCTION

Georgette LeBlanc
Océan
Perce-Neige

Comment s’est déroulée la traduction d’Ocean ? 

Par étapes, par couches, en prenant le temps nécessaire pour que le texte nouveau trouve sa forme et qu’il respire du même souffle que celui du texte d’origine. Pas facile. Le début n’est jamais facile. Heureusement, on m’a fait confiance et on m’a encouragée, ce qui, déjà, n’est pas peu dire. 

J’aime que la traduction garde le pouls du texte d’origine, sa charpente, son geste. J’ai d’abord eu besoin de porter Ocean, de grouiller dans l’habit du texte. 

J’ai voulu suivre la poète, chaque vague et ressac de son vers. Il n’était pas question de réécrire Ocean, de le transformer, ni de le commenter. Je n’avais rien à dire ; Ocean est déjà magistral. Sue Goyette nous plonge dans un monde poétique teinté d’ironie incisive où l’océan est un personnage avec qui nous souhaitons vivre, jouer, créer, mais qui évite toute complicité et toute complaisance.

Qu’en avez-vous retenu ?

L’océan, comme la langue, est un univers vivant, prodigieux. 

EXTRAIT
Tiré du poème « Trente-Huit »

Les mots que j’disions aviont le sirop fin de notre solitude

dans leurs veines. C’est de même que j’apprire que les mots aviont des esprits,

Pis quand ce que les esprits de nos mots sortirent, y avait du brillant

qui glaçait l’océan, pis pour une petite minute, j’avions pu sucrer sa marée.