Être confiné avec Marcel Proust

Vous vous demandez pourquoi regarder un simple film lorsqu’on peut se perdre dans une longue série télévisée ? C’est la même chose avec Proust, un peu l’ancêtre de Netflix.

Dominique Lebel (photo : L'actualité)

Durant ces semaines passées à la maison, beaucoup de gens auront cherché réconfort — ou désennui comme disait Flaubert — dans la littérature. Mais tout compte fait, Marcel Proust, qui ne sortait guère de chez lui les 10 ou 15 dernières années de sa vie, ne serait-il pas l’écrivain par excellence du confinement ?

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » Cette première phrase célèbre d’À la recherche du temps perdu n’est probablement pas la devise que l’on associerait d’emblée aux êtres confinés en temps de pandémie. Quoiqu’en y pensant bien, je connais beaucoup de gens qui semblent profiter du moment pour passer, comme Proust, beaucoup de temps au lit…

C’est que Proust est un peu l’ancêtre de Netflix, avec son œuvre se présentant comme une longue série aux rebondissements multiples. Vous vous demandez pourquoi regarder un simple film lorsqu’on peut se perdre dans une longue série télévisée. C’est la même chose avec Proust, n’est-il pas banal de se contenter d’un seul livre alors qu’on peut se plonger dans les sept tomes de la Recherche qui totalisent des milliers de pages. Roland Barthes disait d’ailleurs que l’œuvre de Proust pouvait se lire comme « la quête d’une chambre idéale ». C’est dire !

Une situation aux accents proustiens

Ces temps-ci, les proustiens, très présents dans les médias où ils surenchérissent sur les liens entre Proust et le « Grand confinement », révèlent un niveau d’excitation hors du commun. Antoine Compagnon, professeur de littérature au Collège de France et grand admirateur de Proust, affirmait récemment à L’Express à quel point le confinement représentait pour lui « une situation aux accents proustiens ». Dans Le Journal du Dimanche, l’académicien Marc Lambron s’imaginait l’autre jour le Proust de 1920 soumis au confinement de 2020. « À priori, écrivait-il, il possède trois longueurs d’avance, puisqu’il passait sa vie à écrire dans une chambre capitonnée avec fumigations curatives. Mais il a les poumons particulièrement sensibles et offre un terrain de choix [à la] COVID-19 ». Sur Twitter, on n’en finit plus de retrouver des citations du grand romancier que l’on peut associer à une forme de littérature du confinement. « Ma prescription, c’est 100 pages par jour pendant 30 jours ! », disait de son côté le critique littéraire Luc Fraise en entrevue à L’Écho républicain. On est prévenu.

Le tout se présente comme un gâteau à plusieurs étages. D’abord, Proust serait lui-même une sorte de confiné en chef. Pourquoi pas, puisque le romancier a effectivement passé une bonne partie de sa vie dans sa chambre, que ce soit boulevard Haussmann, à Paris, alors qu’il y avait tapissé ses murs de liège pour tenter de faire disparaître tout bruit extérieur; dans sa famille à la campagne, où le jeune Proust rêvait en solitaire sa vie en devenir ; à la plage, à Cabourg, où il pouvait admirer l’étendue de la mer, renfermé qu’il était dans sa chambre située au dernier étage d’un grand hôtel. Aussi, on a tôt fait de représenter les personnages de la Recherche comme des archétypes de parfaits confinés. Il est vrai que, chez Proust, les hommes et les femmes apparaissent comme des êtres confinés dans leur tête et dans leur corps, d’abord. Puis, beaucoup dans ce qu’ils pensent que les autres pensent d’eux. Finalement, les lecteurs de Proust apparaissent eux-mêmes comme des adeptes du confinement — volontaires ou non — dès qu’ils pénètrent dans l’œuvre du grand auteur. Ce qui n’est pas complètement faux !

Un regard médical sur le monde

Il faut aussi dire que Proust parle beaucoup de maladies dans ses écrits, ce qui est tout à fait dans l’air du temps, le sien et le nôtre. C’est que Proust, fils et frère de médecin, avait « un regard médical sur le monde », comme nous le rappelle son excellent biographe, Jean-Yves Tadié. Proust, qui a souffert d’asthme tout au long de sa vie, d’où il tient probablement ses habitudes d’autoconfinement, fait en effet beaucoup référence à sa relation à la maladie et aux médecins dans son œuvre. C’est peut-être ce regard sur lui-même, fait de questionnements, d’hypothèses et de contre-hypothèses, de sentiments et de doutes, qui a fait de lui l’auteur qu’il est devenu. Dans Le Côté de Guermantes, il a d’ailleurs cette réflexion : « C’est dans la maladie que nous nous rendons compte que nous ne vivons pas seuls mais enchaînés à un être d’un règne différent, dont des abîmes nous séparent, qui ne nous connaît pas et duquel il est impossible de nous faire comprendre : notre corps ».

Croisé par hasard à l’aéroport au retour de Paris en début d’année — vous vous rappelez ce temps lointain où l’on voyageait sans trop se poser de questions — Dany Laferrière confiait relire Proust de temps à autre comme une façon de revenir à l’origine des choses.

Dans un article publié sur Slate.fr, la journaliste Lisa Frémont notait tout récemment que c’est « dans le silence, le recueillement et la concentration que le narrateur (de la Recherche) trouve le sens de la vie ». De son côté, Jean d’Ormesson croyait que Chateaubriand et Proust avaient construit une œuvre sur le temps qui passe. Proust, quant à lui, disait avoir souhaité écrire un récit qui « vous permettra de lire en vous-mêmes ». En ce temps de « Grand confinement », que peut-on demander de mieux ?

« Chaque jour, quelque chose de Proust me revient », aime répéter le romancier Philippe Sollers. C’est qu’on y trouve peut-être un sentiment proche de ce type de dépendance que génère… la télévision en diffusion en continu. Allez-y pour voir !

L’auteur a été directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Il a publié Dans l’intimité du pouvoir en 2016 et L’entre-deux-mondes en 2019 aux Éditions du Boréal.

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