Être

Extrait du recueil de nouvelles Être, par Éric Simard, publié avec l’aimable autorisation des éditions du Septentrion.

Lisez l’article de Martine Desjardins et Pierre Cayouette


Vivre

L’été est déjà fini, mais Boris n’a pas envie. Il voudrait qu’il s’éternise.

L’école recommence aujourd’hui. Boris est loin d’avoir hâte. Il ne veut même pas y retourner. S’il pouvait repousser indéfiniment ce retour en classe, il le ferait volontiers et ça ne changerait strictement rien à sa vie.

Mais, ce n’est pas lui qui décide.

Sans grande conviction, sa mère lui répète constamment que c’est important qu’il aille en classe. Lorsqu’il lui demande pourquoi, elle ne trouve rien d’autre à lui répondre qu’un banal « Parce que ». Mécontent d’une réponse aussi stupide, il y va toujours de son « oui, mais ! » qui fait sortir sa mère de ses gonds. Elle lui flanque une bonne claque derrière la tête et la discussion est considérée comme étant close.

Il ferme sa gueule et joue à l’enfant obéissant.

En vérité, il est indifférent aux remontrances.

Boris éprouve de sérieuses difficultés d’apprentissage. À son école, il est devenu un cas. On n’ose pas dire désespéré. Ces choses-là se pensent, mais ne se disent plus. Par contre, on théorise à tort, et surtout à travers, pour essayer de comprendre et d’expliquer ses insuccès. Il bénéficie de l’aide de nombreux spécialistes. On tente d’adapter le programme à sa nature qualifiée de « sauvage ». Rien n’y fait, Boris ne retient aucune notion d’enseignement. Il ne fait pas d’efforts et il se méfie du système scolaire. Il imagine toujours un piège derrière la matière. Tout est conditionnel dans cet établissement et on lui sert chaque fois la même rengaine.

Si tu fais ceci, tu pourras faire cela. Si tu ne le fais pas, tu ne seras jamais rien dans la vie. Si, si, si, c’est pour ton bien mon grand et d’autres conneries du genre.

Voilà ce qu’il retient de ce charabia pédagogique.

Boris n’adhère pas à ce genre de doctrine.

Pour son bien, mon œil. Il n’a rien demandé à personne. À les entendre, tous travaillent pour l’aider. Pourtant, les punitions se succèdent les unes après les autres. Parce que tu n’as pas été gentil, tu auras une retenue. Parce que tu as été dissipé, tu seras privé de récréation. Parce que tu as été impoli envers le professeur, tu dois recopier cent fois : « Je dois respecter les autres ».

« Et je vous emmerde tous », aurait-il envie d’ajouter. Mais cent fois, ce serait trop long.

Le personnel enseignant est découragé. Toutes les méthodes pédagogiques qu’ils ont essayées sur lui se sont révélées de véritables échecs. Le cas Boris leur donne maintenant de l’urticaire. Il est devenu un sujet de raillerie dans la salle des professeurs. Certains vont même jusqu’à éprouver à son endroit un sentiment de méchanceté proche de la haine.

Malgré tout, la direction s’entête, persiste et signe. On veut à tout prix le réhabiliter pour en faire un citoyen dans la norme. Toujours pour son bien. En réalité, ils ne veulent pas perdre la face.

À plusieurs reprises, ils ont voulu collaborer avec sa mère pour le ramener dans le droit chemin. Ils n’ont rien obtenu. Les difficultés de son fils ne l’intéressent pas. « Qu’il se débrouille », leur a-t-elle dit. Qu’il fasse comme elle a fait. Ce n’est pas son problème. C’est à l’école de s’arranger avec ça. « Au salaire qu’on paye les professeurs… »

Depuis que sa mère a refusé de collaborer, la situation de Boris a empiré. Le personnel enseignant de l’école Immaculée-de-Blanc est constamment sur son dos. Il est devenu son souffre- douleur. Celui qu’on prend plaisir à détester. La moindre petite chose est prétexte à lui faire sentir qu’il est de trop dans cet établissement. On lui fait carrément payer l’attitude de sa mère.

 

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