Eucalyptus

Extrait d’Eucalyptus, par Mauricio Segura avec l’aimable autorisation des Éditions du Boréal, 2010.

Extrait d’Eucalyptus, par Mauricio Segura avec l’aimable autorisation des Éditio

À l’horizon, des flaques s’évaporent à mesure qu’il avance. Sa main tient le volant, mais c’est comme si c’était la main d’un autre. Depuis des kilomètres, Alberto roule sans s’apercevoir qu’une mouche tournoie comme ivre, fonçant sur les vitres dans un bourdonnement furieux. Il ne s’aperçoit pas non plus du jaune incendié des champs de blé qui défilent à droite comme à gauche. Il revient à lui seulement quand le pick-up traverse le vieux pont métallique surplombant le Bío Bío, où une flopée d’enfants rient à gorge déployée en se laissant emporter par le courant traître du fleuve. Sur la berge, les parents s’empiffrent de grillades et boivent du vin rouge dans des verres en plastique, jetant un œil distrait sur le jeu périlleux de leur progéniture. Ça y est, j’y suis, pense-t-il. Il baisse la vitre pour humer l’odeur évanescente et vaguement clinique des eucalyptus qui bordent la Panaméricaine et se dit que même ses connaissances de la flore du Sud, il les doit à son père.

Dans le rétroviseur, il voit Marco qui, les yeux fermés, la bouche lippue, appuie le front contre  l’atlas pour enfants qu’ils ont trouvé dans une librairie de Santiago. Plus tôt, son fils lui a demandé:

         – Quand abuelo m’a vu, qu’est-ce qu’il a dit?

         – Rien, il t’a pris dans ses bras et il t’a bercé. Tu n’étais qu’un bébé.

         – Mais, papa, pourquoi t’as pas pris de photo d’abuelo et moi?

         – Abuelo n’aime pas les photos.

Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’il s’est rendu compte du temps de verbe qu’il venait d’employer.

         – Et pourquoi il aime pas les photos?

– Je ne sais pas. Il est comme ça.

         – Oh, papa, je veux une photo d’abuelo et moi ensemble, allez!

– Ce n’est plus possible maintenant. Je t’ai déjà expliqué pourquoi.

         Son fils a tourné la tête vers la vitre, les bras croisés, une moue sur les lèvres, avant de s’endormir peu de temps après.

         À présent, distinguant au loin l’enseigne bleu et blanc d’une station-service, il décélère pour immobiliser le pick-up devant une pompe à essence. Quand il coupe le contact, il se demande s’il a commis une erreur en empruntant à son oncle ce véhicule si gourmand. Aurait-il dû écouter sa mère qui insistait pour qu’ils prennent le train de l’après-midi? Probablement. Mais encore sous le choc du vide laissé par le départ d’Anne-Marie il y a quelques mois, il voulait éviter de se retrouver seul avec sa mère, de surcroît dans un compartiment de train, et de subir ses inévitables questions sur sa vie de couple. Ainsi donc, il avait cru bon de voyager accompagné de son fils, pour accuser le coup en toute quiétude. C’était curieux parce que, dès qu’il avait appris la nouvelle, il n’avait cessé d’attendre d’être bouleversé. Et au lieu d’être submergé par les émotions, il s’était mis à sonder ce que lui avait raconté au bout du fil sa tante Noemi, la seule parmi les frères et les sœurs de son père avec qui ce dernier était encore en bons termes. Quelle était donc cette maladie qui avait si rapidement détérioré l’état de santé de son père? Ne l’avait-il pas eu au téléphone il y a à peine cinq mois, conversation au cours de laquelle sa voix semblait pleine d’entrain?

         Il jette un œil vers le garage. Quand il klaxonne, des moineaux sautillant autour d’une flaque d’eau huileuse s’envolent dans tous les sens. Un homme en salopette grise sort du garage, s’essuyant les mains avec un torchon. Il porte sa casquette si bas, presque au niveau des sourcils, qu’Alberto ne peut lui voir la figure. Lorsque, debout devant la portière du conducteur, il lui demande ce que ce sera, Alberto répond le plein. L’homme prend le pistolet et, au moment où il se penche pour le mettre dans le réservoir, Alberto aperçoit son profil dans le rétroviseur extérieur. Il a le même visage anguleux et buriné, les mêmes yeux plissés, les mêmes lèvres rentrées, mais ce n’est pas tant la ressemblance des traits que son expression de ruse perfide qui lui ramène d’un coup son père à l’esprit. Une botte délacée posée sur une chaise de jardin, une cigarette entre l’index et le majeur, celui-ci apparaît devant ses yeux pour la énième fois, plus vrai que nature, tandis que derrière lui, entre deux coteaux, le jour décline, rougeâtre et fataliste. Ses yeux fixes, faussement endormis où, à la commissure, s’allume une étincelle, expriment une résignation ironique, une contrariété qui laisse craindre un débordement d’un instant à l’autre. Alors, bien qu’il sache que cette scène est imaginée, il entend distinctement, d’une voix douce que son père n’a jamais eue, comme si finalement il baissait la garde: «On a pas su se comprendre, Alberto.»

         La main de l’homme est tendue. Il replie deux fois ses doigts effilés et tachés d’huile. Alberto fouille dans ses poches et en sort deux billets de 10 000 pesos chiliens. L’homme lui tourne le dos pour se perdre dans la pénombre du garage. Au bout d’un moment, devinant qu’il ne ressortira vraisemblablement pas avec la monnaie, Alberto démarre le moteur et s’avance vers la voie menant à la Panaméricaine.

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