Évangéline, fille d’Acadie

Professeur de sociologie à l’UQAM, Joseph Yvon Thériault étudie depuis plus de 30 ans les enjeux de l’oubli et de la mémoire. 

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Il nous propose comme lecture d’été Évangéline : Contes d’Amérique, un livre qui changera à jamais votre perception de cette légende née d’un poème américain et qui deviendra un mythe fondateur de l’Acadie.

Thériault réalise ici un exploit : aborder un thème littéraire avec les yeux d’un sociologue, tout en rendant son ouvrage intéressant, accessible et enrichissant. L’enjeu principal de cet essai est, je le rappelle, un très long poème rédigé en 1847, vaguement inspiré de faits vécus pendant la déportation des Acadiens du village néo-écossais de Grand-Pré, en 1755. Son auteur, un certain Henry Wadsworth Longfellow, connaîtra la gloire de son vivant, pour ensuite être snobé au XXe siècle en raison de son style ronflant. Évangéline, elle, se détachera de son socle pour prendre vie dans la mémoire collective de toute l’Amérique.

Pour les États-Uniens, Évangéline l’Américaine deviendra le symbole de l’intégration au Nouveau-Monde et la personnification de l’expérience de la frontière telle que ces derniers aiment se la représenter. Pour les Acadiens du Nord, c’est-à-dire ceux qui devront traduire le poème avant de se l’approprier, Évangéline l’Acadienne sera un référent historique, culturel et touristique omniprésent, dont l’élite acadienne tentera, dès 1960, de se distancier. Peine perdue.

Il y aura aussi Évangéline la Cadienne, perdue dans ses bayous, puis un retour musical de la reine d’Acadie, dans cette ballade jouée en boucle sur les radios francophones, pour nous rappeler qu’elle n’a pas dit son dernier mot. Plusieurs mythes en ont pris pour leur rhume dans cette histoire, que, j’ai l’humilité de le confesser, j’avais toujours crue véridique depuis qu’une institutrice gaspésienne me l’avait racontée les yeux pleins d’eau, le sanglot dans la voix. Ainsi, Évangéline et Gabriel n’auraient pas existé. Pas plus que Roméo et Juliette.

Tout lecteur intéressé par les multiples incarnations de cette légende ou simplement par l’expérience acadienne se doit de lire ce livre pour mieux comprendre la frontière floue qui sépare le mythe de l’histoire. Non, Évangéline n’a pas existé ; pourtant, elle a fini par me trouver. E.D.

Évangéline : Contes d’Amérique
par Joseph Yvon Thériault
Québec Amérique
400 p., 34,95 $

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LA VITRINE DU LIVRE

 

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Ils fraient parmi nous

Poissons d’eau douce du Québec et des Maritimes n’est pas un essai, mais un guide. Si je vous en parle, c’est qu’il est très bien fait et que je crois important de connaître la flore et la faune de son pays, ne serait-ce que pour savoir exactement ce que nous sommes en train de détruire. Et puis, c’est l’été, vous n’allez pas rester enfermé à pleurer le sort d’Évangéline ! Allez, à la pêche ! Elle aurait fait la même chose. E.D.

(Par Jean-François Desroches et Isabelle Picard, Éditions Michel Quintin, 472 p., 34,95 $)

 

 

livre-rueAvis de dispersion

Un de mes petits bonheurs dans la vie, c’est de lire Francis Dupuis-Déri, et ce, peu importe le sujet qu’il aborde. Je lui envie la limpidité de ses textes. Son dernier ouvrage, le collectif À qui la rue ? Répression policière et mouvements sociaux, ne m’a pas déçu. Ses auteurs y décrivent l’évolution des pratiques d’intervention policière depuis le début des contestations altermondialistes, de Gênes à Toronto en passant par Québec. On y apprend, entre autres choses, que les mesures mises en œuvre à la suite du 11 septembre 2001 n’apparaissent pas brutalement après cette date, mais trouvent leur origine dans un ensemble de textes et de pratiques antérieurs. Effrayant dans sa lucidité. E.D.

(Écosociété, 280 p., 25 $)

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La longue marche

Comment un petit paysan ignorant du Shandong, devenu modeste ouvrier, puis simple soldat, a-t-il fini par entrer à l’Université de Pékin à 33 ans et remporter le prix Nobel de littérature l’an dernier ? L’écrivain Mo Yan a un parcours pour le moins atypique, et Le grand chambard, son autobiographie romancée, est du même acabit, puisqu’il camoufle un conte absolument amoral sur la corruption en Chine. On y retrouve aussi l’humour sarcastique de Mo Yan, qui, à lui seul, devrait faire taire ceux qui lui reprochent d’être apolitique. M.D.

(Seuil, 128 p., 24,95 $)

 

livre-conseillerDévorante ambition

Le roman historique a plusieurs reines, mais une seule mérite le titre d’impératrice : la grande Hilary Mantel, deux fois lauréate du prix Man Booker pour sa trilogie Le conseiller, consacrée à Thomas Cromwell. Le premier tome, Dans l’ombre des Tudors, suit la prodigieuse ascension de ce fils de forgeron destiné à devenir conseiller du roi Henri VIII et instigateur de la Réforme protestante en Angleterre — et fera le bonheur des férus d’histoire que la série télé Les Tudors a laissés sur leur faim. M.D.

(Sonatine, 816 p., 39,95 $)

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