2054

Extrait du roman 2054, par Alexandre Delong, avec l’aimable autorisation des éditions XYZ. 

2054

Bon… nous y voilà, se dit Ethan en jaugeant avec angoisse l’atmosphère électrique de la  salle des marchés du CHUM.

En ce jour bien particulier, en effet, le Centre hospitalier universitaire de Montréal lui apparaissait tel un gigantesque condensateur, un  condensateur dont il ressentait la tension, inouïe, paroxystique, jusque sur son épiderme. Il aurait même juré, pour un peu, pouvoir distinguer de ses yeux l’incroyable quantité de charges électriques emmagasinée dans la pièce. La foudre ne tarderait plus à frapper, c’est certain. Quelques minutes, tout au plus, et les résultats des examens finaux   tomberaient.  Et dans l’instant, il le savait, tout s’emballerait. Dans le millième de seconde qui s’ensuivrait, ces résultats se répercuteraient sur la valeur des dizaines de milliers de titres cotés dans la section médecine du Marché de la Relève, en détermineraient la valeur de clôture, cours de référence sur la base duquel les transactions commenceraient sur-le-champ à se réaliser.

Ethan jeta un regard circulaire autour de lui. Les yeux rivés sur le mur écran, près d’une centaine de jeunes médecins résidents achevaient de se liquéfier. Le visage hagard et blême, l’estomac noué et la gorge serrée, les mains moites. Une peur indicible enfiévrait leur regard égaré, transpirait de leurs muscles transis, imprégnait l’air et les murs. Tous, religieusement, écoutaient la longue et monotone litanie de chiffres psalmodiée par Universal Media. Des chiffres obscurs pour les profanes et qui, pourtant, disaient tout d’eux. Tout ce qu’il fallait en savoir. Mieux que d’improbables rapports ou de hasardeuses études, ces sèches colonnes de caractères révélaient aux yeux de tous, à commencer par ceux d’investisseurs particulièrement perspicaces, l’exact potentiel qui se nichait en chacun. Transcrit dans les termes du Marché, ils exprimaient leur valeur intrinsèque.

Or Ethan Price était du nombre de ces résidents. Et rien, à prime abord, ne permettait de le distinguer d’eux. Rien. Rien enfin si ce n’est, peut être, les regards fugaces dont il était l’objet. Des regards qui ne faisaient qu’ajouter la gêne à son angoisse, transformant l’attente en un véritable supplice. Mais par quel tour de force Dim avait-elle réussi à le traîner jusqu’ici ? s’étonna-t-il soudain. Comment diable sa gérante s’y était-elle prise pour l’amener à quitter son appartement, le déloger du sanctuaire dans lequel il avait prévu vivre cet interminable calvaire ?

Oh ! bien sûr, il n’avait pas eu à chercher très longtemps la raison de son entêtement à le traîner jusqu’au CHUM. La réponse lui avait sauté aux yeux à l’instant même où il en avait franchi le seuil ; les publi-reporters d’Universal Media étaient là, qui l’attendaient. Oui, là encore, rien à redire. Dim avait parfaitement manoeuvré. Car c’est elle, il l’aurait parié, qui les avait tous ameutés. Des semaines qu’elle s’affairait à attirer l’attention des médias sur la valeur Ethan Price. « Il nous faut à tout prix entretenir la hausse spéculative de ton cours », lui répétait-elle encore la semaine passée. Force est de constater qu’elle y avait plutôt bien réussi. Et ce n’était là que justice, tant elle n’avait pas ménagé ses efforts

pour le placer dans les meilleures conditions possibles à l’heure fatidique. N’en déplaise à son père, la Lekho ne s’était pas fourvoyée en confiant son poulain le plus prometteur à cette jeune mais ô combien talentueuse gérante. Son habileté, tout simplement diabolique, compensait amplement son manque d’expérience. Alors oui, vraiment, s’il y a une chose dont Ethan était convaincu, c’est bien que Dim n’aurait pas volé ses dividendes en fin d’année. À condition, naturellement, qu’il en dégage. Mais c’était là une autre histoire…

La suite ? Dans le livre…

 

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