Extrait : À nos filles, de Michèle Plomer

Comment se faire une place dans le monde ? Dans À nos filles, en librairie le 12 août 2022, Manon Barbeau, Joséphine Bacon et une dizaine d’autres créatrices tentent une réponse dans des entretiens avec l’écrivaine Michèle Plomer. 

Justine Latour

Comme de grandes sœurs soucieuses de faciliter la vie des jeunes filles qui passeront après elles, la cinéaste Paule Baillargeon, la pédiatre et hématologue Yvette Bonny ou encore la regrettée romancière Marie-Claire Blais racontent leur parcours et livrent leurs réflexions avec sincérité, dans de courts entretiens agrémentés de portraits signés par la photographe Justine Latour.

Extrait de « Vivre libre », l’entretien de Michèle Plomer avec la metteuse en scène de théâtre Brigitte Haentjens.

« Les billets sont réservés ! » En 2006, mon amie la poète France Mongeau m’avait jointe par courriel jusque dans ma Chine profonde pour m’inviter à coordonner mes vacances à Montréal avec la représentation de Tout comme elle, pièce écrite par Louise Dupré et mise en scène par Brigitte Haentjens. « C’est l’événement théâtral féministe de la décennie », avait-elle ajouté, me renvoyant à des souvenirs de la Marche du pain et des roses de l’an 2000, autre événement féministe marquant que nous avions vécu côte à côte. Après déjà trois ans sous le joug communiste, j’étais immunisée contre les effets produits par de multiples corps anonymes qui bougent sur une scène. Mais rien de la Chine ou de ma vie d’avant ne m’avait préparée à la puissance de la vision de Brigitte Haentjens, à cette force vive émanant de cinquante femmes à la fois unies et individuelles sur les planches, plus touchantes les unes que les autres dans les spécificités de leur âge, de leur morphologie et du vocabulaire de leur personnage — sans compter que ma cousine comédienne avait fait une vilaine chute la veille et jouait avec le bras dans un plâtre pas tout à fait sec. On dit qu’au théâtre, les battements de cœur des spectateurs se synchronisent. Ce soir-là, nous avons formé avec les actrices une sorte de communauté organique qui m’accompagne jusqu’à ce jour… jour où, cœurs fébriles et synchrones, Justine et moi révisons le bon fonctionnement de nos appareils électroniques dans l’ascenseur qui nous conduit vers les bureaux de Sibyllines. Nouveau tsunami émotif alors qu’une Brigitte Haentjens resplendissante nous ouvre les portes de la compagnie théâtrale légendaire qu’elle a fondée pour y approfondir librement son art. Portrait d’une conversation sans masques ni écrans de fumée avec l’une des héroïnes les plus lucides de notre temps.  

Les termes « intuition » et « féminine » sont souvent juxtaposés. Qu’est-ce que l’intuition féminine, pour vous ? 

L’intuition, c’est comme un raccourci de l’intelligence. C’est une compréhension du monde qui ne fait pas forcément appel à la rationalité, qui repose sur ce que l’on sent et ressent. Voilà peut-être pourquoi on l’appelle féminine. Je pense que les femmes ont appris à valoriser l’intuition, alors que plein d’hommes en sont aussi doués, mais qu’à part dans les métiers artistiques, ils n’y accordent pas autant de valeur. 

Est-ce que votre intuition vous a bien servie dans votre métier de metteuse en scène ? 

Dans mon travail, ce n’est que ça ! Parce que l’intuition, c’est tout sauf la maîtrise. Elle ne s’explique pas, ne se rationalise pas forcément. J’exerce un métier où l’instinct joue une grande part — et l’intuition et l’instinct, c’est quand un peu la même chose ! J’aime la position dans laquelle ça me met. J’aime être présente dans l’instant, dans cette forme de préconscience comparable à celle que décrivent les gens qui font de la méditation. L’intuition découle d’un état de grande présence où il y a absence de jugement, ce qui ne signifie pas absence d’esprit critique, ou absence de travail, ou saut dans le vide ! Ça veut dire être attentif à ce qui surgit. Ça peut donc ressembler à certains principes de méditation.  

Une femme plus jeune, qui commence dans un métier et qui a moins d’expérience, peut-elle se fier à son intuition ? 

Oui ! Or, quand on est jeune, on fait moins confiance à l’intuition parce qu’on n’a pas la connaissance. On peut faire appel à son intuition à tout âge, mais ça devient plus facile avec le temps, parce qu’on sait que, par le passé, on l’a écoutée et ça a fonctionné. L’expérience, c’est l’une des seules choses le fun qu’il y a à vieillir ! Parfois, les gens me demandent quelle est ma méthode de travail. Je n’en ai pas ! Mais je sais qu’avec ma façon de travailler, mes projets aboutissent. La personne qui commence dans le milieu ne peut pas faire appel à tout cela parce qu’elle n’a pas de références. En plus, ce métier n’offre pas d’apprentissage formel. C’est très difficile d’enseigner la mise en scène et, au Québec, il n’existe pas de programme d’études comme on en trouve en Allemagne ou dans certains pays européens. Et puis, les possibilités de stage sont très rares aussi. En général, les personnes qui commencent dans mon métier sont plutôt « scolaires ». J’ai remarqué, par exemple, que les jeunes femmes écrivent tout dans leur petit cahier. Pour moi, c’est important d’aider et d’encourager les femmes en début de carrière. Je l’ai toujours fait. En général, les acteurs font confiance à mon intuition quand je dis : « Euh, non » ; c’est une question de compréhension de l’espace et des dynamiques qui ne passe pas par la rationalité. […]

À nos filles, de Michèle Plomer (entretiens) et Justine Latour (photographies), Marchand de feuilles, 328 p.
Extrait reproduit avec l’autorisation de l’éditrice.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.