Extrait : Clins d’œil citoyens

C’est un livre dans lequel on butine. Pour savourer la finesse des réflexions sur le Québec contemporain que Jean Paré a consignées au fil des ans. Morceaux choisis.

«Indignez-vous !

Cet appel a connu partout une faveur inattendue, même s’il ne conduit nulle part, simplement parce qu’il est le contraire de… « résignez-vous ». La protestation, justifiée contre le chômage, compréhensible contre les programmes d’austérité imposés par l’endettement des États, accuse le capitalisme et les banques. Or, les banques ne prêtent pas à l’État : c’est aux contribuables que ce dernier vend ses obligations d’épargne, c’est aux caisses de retraite et aux assureurs qu’il emprunte. La dette nationale n’est pas une dette envers le « système financier », mais du public protestataire envers lui-même. Elle a été contractée pour acheter à crédit des services éducatifs, des soins médicaux, de l’assistance sociale, des transports en commun, des routes et une foule d’autres services publics soi-disant gratuits, des votes, en somme, pour lesquels les gouvernements, socialistes ou conservateurs, n’ont pas eu le courage de lever les impôts nécessaires. Est-ce vraiment là du « capitalisme » ?

En somme, la crise ne punit pas que les banques, mais les « bénéficiaires » eux-mêmes, qui sont dans la rue pour demander encore davantage. Des partis d’opposition les appuient, dans l’espoir de se retrouver au pouvoir… pour faire la même chose. Les médias sont heureux, parce que les images des campeurs font un bon spectacle, et ils se contentent d’enregistrer les âneries les plus ridicules au lieu de profiter de l’occasion pour ouvrir un débat éducatif sur ces propos et sur les questions économiques.

Les manifestants exigent la mise à mort du « système » et plus d’argent des gouvernements. En ce sens, si ces vagues rappellent Mai 68 par leur côté « jeune », l’ampleur et la violence en moins, elles tiennent plutôt, par leurs demandes, le vocabulaire et les solutions proposées, des créditistes Louis Even et Gilberte Côté-Mercier, qui rêvaient dans les années trente d’une planche à billets qui rendrait « financièrement réalisable tout ce qui est souhaitable » grâce à un « dividende national universel » garanti par la valeur future des richesses naturelles. Comme dans le « Plan Nord » ; mais voilà, les néocréditistes, qui n’en sont pas à une contradiction près, sont aussi, très souvent, des écolos hard.

Un sapin avec ça ?

C’est avec la langue de bois que l’on fabrique les cercueils des idées. Les partis la parlent couramment, mais c’est la langue de bois mou.

Noms d’oiseaux

K…, un collègue allemand, s’étonne que le Québec ait choisi comme oiseau emblématique une espèce circumpolaire qui niche et se reproduit dans les territoires arctiques du Canada, de la Russie et de la Scandinavie (comme l’indique son nom norvégien de harfang, officiellement Bubo scandiacus), qui ne visite le Sud que l’hiver, imitant de façon prédestinée le comportement de l’Homo quebecensis floridianus. Un emblème, donc, que pas un Québécois sur cent n’a vu. Et alors ? Il me signale que l’oiseau qui domine partout au Québec, en nombre, en visibilité, en force et en cris, est plutôt la corneille ! Parfait, lui dis-je, cela rappellerait notre passé religieux.

Pecking Order

Les jolies photos d’oiseaux aux mangeoires nous montrent souvent un bel assortiment d’espèces de tailles et de couleurs diverses, et qui semblent manger en paix. Mais c’est une illusion. En fait, presque toujours, les tribus ailées se succèdent par vagues, les plus grands, les plus forts, les plus agressifs les premiers, les plus farouches attendant derrière. Est-ce ainsi que se créent les tribus, sous-produits de la faim et de la nutrition, les mangeoires nous offrant une sorte de modèle des peuples et des nations ?»

Le calepin d’Érasme, par Jean Paré, Leméac.