Fabrice Luchini au fil des mots

« Mon combat à moi, c’est la littérature », dit Fabrice Luchini, au moment où paraît son premier livre. Mais qu’est-ce qui fait donc courir l’acteur ?

Dans son spectacle Poésie?, Luchini mélange les genres et passe allègrement de Rimbaud à Johnny Hallyday. Le public de tout âge est aux anges. (Photo: Bertrand Rindoff Petroff/Getty Images)
Dans son spectacle Poésie?, Luchini mélange les genres et passe allègrement de Rimbaud à Johnny Hallyday. Le public de tout âge est aux anges. (Photo: Bertrand Rindoff Petroff/Getty Images)

« Je suis un petit îlot de résistance », scande Fabrice Luchini, deux fois plutôt qu’une. Sa voix a monté d’un cran, ses yeux perçants fixent un point au loin. Pourtant, personne d’autre que moi ne l’écoute, à l’instant, dans ce café tranquille du 15e arrondissement parisien.

Une vingtaine de minutes d’entretien. C’est tout ce qu’on m’a accordé officiellement, après avoir reporté la rencontre. Et surtout, pas de questions. « Il en a marre des questions », a-t-on précisé, ajoutant : « C’est tout ou rien, il menace d’annuler le rendez-vous. » Fabrice Luchini se pointerait donc à 18 h 25 précises. Après quoi, il était attendu dans une librairie à côté pour une séance de dédicaces.

L’acteur de 64 ans, prix d’interprétation à la Mostra de Venise 2015 pour son rôle de juge bourru qui s’humanise au contact d’une ancienne flamme dans L’hermine (en salle au Québec), signe son premier livre. Une autobiographie. Mais déguisée, décousue, éclatée. À la manière Luchini.

(Photo : Everett Collection/PC)
(Photo: Everett Collection/PC)

Comédie française : Ça a débuté comme ça… se présente davantage comme un hommage aux grands textes littéraires et à la langue française, dont il est devenu le passeur passionné, l’ambassadeur enflammé. Ce fils d’un immigrant italien marchand de légumes et d’une Française femme de ménage issue de l’orphelinat se raconte surtout par le truchement des auteurs qui ont changé sa vie. Un « autodidacte obsessionnel », comme il se décrit lui-même.

En haut de sa liste : Ferdinand Céline, qui lui a inspiré son pre­mier spectacle littéraire, il y a 30 ans. Céline, découvert à 17 ans, lorsque Fabrice, né Robert, était encore apprenti coiffeur dans un salon haut de gamme parisien, où il aurait l’honneur un jour de faire le brushing de Joe Dassin et d’assister à l’épilation de Sylvie Vartan et de Marlène Jobert. Figurent aussi dans son panthéon personnel Nietzsche, imposé par une amante exigeante, et Molière, qui a ouvert chez lui les vannes du théâtre classique à 20 ans.

S’entremêlent des apartés sur sa personnalité de grand angoissé, sur son parcours étonnant. « De 1969 avec ma tête de coiffeur non sexué à 1985 où j’étais un acteur au parcours indiscernable, je suis comme un manuscrit envoyé à un éditeur qui ne l’éditerait pas », écrit-il. Plus loin, reprenant les mots d’un critique à propos de sa performance dans le film qui deviendrait son premier succès commercial, Les nuits de la pleine lune, d’Éric Rohmer : « Nous savions qu’il avait du talent, nous n’étions pas nombreux mais maintenant tout le monde le sait. »

Il assaisonne aussi son ouvrage d’anecdotes croustillantes, sur sa vie sexuelle notamment, et de coups de gueule contre l’envahissement des téléphones portables, le manque de savoir-vivre grandissant des Français, la grisaille politique actuelle…

Au moment de notre rencontre, à la mi-mars, il y a une semaine que son livre est en librairie. Luchini a reçu un traitement princier de la part des médias français. Il en a profité pour amuser la galerie entre deux citations littéraires. Pour taper sur la gauche aussi. « Je fais beaucoup de provoc sur la gauche parce qu’on est un pays très politiquement correct ici », me confiera-t-il.

(Photo: AF Archive/Alamy Stock Photo)
(Photo: AF Archive/Alamy Stock Photo)

L’écrivain Jean d’Ormesson, avec qui il faisait la une du Figaro Magazine récemment, a eu ces mots : « Nous habitons le même monde. Car, mon vrai milieu, c’est le livre. Je vis dans un monde que Fabrice représente parfaitement. » L’illustre membre de l’Académie française, connu pour ses accointances de droite, a du même coup fait le souhait de voir Luchini intégrer à ses côtés le cénacle des immortels. « Je rêverais de faire entrer le premier comédien : toi, Fabrice », lui a-t-il déclaré dans les pages du magazine.

Jamais été tenté par le militantisme, affirme Luchini dans son autobiographie. « Mon combat à moi, c’est la littérature », insistera-t-il après une non-question de ma part. Ajoutant : « Comme le dit d’Ormesson, même si lui est né avec une cuillère d’argent dans la bouche et que moi je suis fils modeste d’un immigré, nous habitons le même lieu, celui de la littérature. Tout comme cet Haïtien qui est entré à l’Académie, Dany Laferrière. »

Parmi ses apparitions médiatiques les plus remarquées au cours de la semaine écoulée : son passage sur le plateau télé de Michel Drucker. Devant l’animateur médusé et, parmi les invités, un Jean d’Ormesson amusé, il ne s’est pas gêné, en plein dimanche après-midi, pour tenir des propos sexuels à la limite de la vulgarité. Intenable, Luchini.

En partie camouflé derrière un ample foulard, il était plongé, lunettes sur le nez et sourcils froncés, dans le cahier « Livres » du journal Le Monde lorsque je suis arrivée. Étonnement de ma part : il n’est que 18 h 15. Avoir su, je me serais présentée 10 minutes plus tôt…

Hier, à la même heure, il s’apprêtait à monter sur scène devant une salle comble de 700 personnes pour son spectacle solo Poésie ?, présenté pour une deuxième saison à Paris… et qu’on verra un jour au Québec, assure-t-il. Quand ? « D’ici deux ans peut-être. Je suis casanier. Mais j’ai un lien particulier avec le Québec. »

Il a rédigé une préface spéciale pour l’édition québécoise de son livre. « Je n’ai jamais vu nulle part une telle résistance, un si fort génie de vitalité pour la langue », écrit-il. De vive voix, il en remet : « C’est un peuple qui a été lâché par la France et qui se bat pour garder sa culture. Pour un acteur qui aime la langue française, tu ne peux pas imaginer ce que ça représente. »

(Photo: AF Archive/Alamy Stock Photo)
(Photo: AF Archive/Alamy Stock Photo)

Au programme de Poésie ? : Proust, Céline, Nietzsche, La Fontaine, Molière et, surtout, Rimbaud. « Commencer avec Le bateau ivre, c’est presque proposer aux spectateurs un moment dans une langue étrangère. C’est pas rationnellement accessible. Ils sont terrorisés au début, c’est normal. »

Luchini joue sur les décalages constants dans Poésie ? Tantôt il interprète Le corbeau et le renard en verlan, tantôt il reprend la fable en rappeur, faisant crouler de rire la salle. Il lance quelques flèches au président Hollande, qui lui aurait demandé des leçons pour soulever les foules. Il chante aussi du Johnny Hallyday en imitant les tics du rockeur, avant d’inviter le public à chanter en chœur « Mamy Blue ». Le mélange des genres, c’est son affaire : « Mais quand je dis Nietzsche, je dis Nietzsche, quand je chante “Mamy Blue”, je chante “Mamy Blue”, et quand je dis du Rimbaud, je dis du Rimbaud. »

Il intercale aussi des propos personnels, dont on ne sait pas s’il faut les prendre au pied de la lettre. « C’est une petite marque de fabrique », convient-il. Petite marque de Fabrice, qui fait en sorte que son public de tout âge est aux anges.

Hier soir, l’écoute était exceptionnelle, non ? ai-je tenté dans une énième non-question. « C’est un miracle ce qui se passe chaque soir. Je ne sais pas ce que je tiens dans les mains, mais ça marche ! » Pas une raison pour pavoiser, cependant : « Le peuple français que tu as vu hier, c’est la crème de la crème des gens qui sont inté­ressés par la lan­gue française. Les Français, ils n’en ont rien à fou­tre de la langue. »

Puis il martèle, dans son phrasé qui fait chanter chaque syllabe et sonner chaque mot : « Je suis un petit îlot de résistance. » Puis : « N’importe quel couillon qui saute en l’air et qui fait de la musique de couillon, en anglais, il y a 100 000 personnes qui l’acclament ! » Cent mille : le nom­bre d’exemplaires de son livre imprimés par Flammarion dans un premier temps. Et l’ouvrage est déjà en réimpression.

(Photo: Jérôme Prébois)
(Photo: Jérôme Prébois)

Avant d’aller affronter la foule compacte à la librairie, Luchini se fait apostropher par une jolie jeune fille qui souhaite une dédicace. Lui : « Tu t’appelles comment ? Tu fais quoi comme boulot ? » Elle : « Alice. Je suis étudiante. Je passe le bac cette année. » Lui, à mon intention : « Pourquoi Alice, qui est en première, va demander un autographe à quelqu’un qui a quitté l’école à 14 ans… » Il lui demande son âge : 15 ans. « Ah, tu fais plus. » Vers moi : « J’étais déjà dans le salon de coiffure depuis un an à son âge. » Il termine sur ces mots à la jeune fille ravie : « Tu vas l’avoir ton bac, si tu tombes sur La Fontaine et Céline… tu vas l’avoir, en lisant mon bouquin. Au revoir, Alice. »

La même scène se reproduit pendant une heure et demie à la librairie. À un apprenti comé­dien frémissant : « Travaille du Molière uniquement. » À un jeune venu lui dire qu’il l’admire : « T’es adorable, David. T’as une vie affective struc­turée ? » Rires dans l’assem­blée. David dit que oui, qu’il est très heureux. Luchini : « Tu vis avec un gars ou une nana ? » L’autre : « Avec une nana. » Remar­que de l’acteur : « Mais tu fais très homo. » Jubilation des curieux autour. Il ajoute : « Tu es très intense. Mais c’est beau, tu sais, les femmes adorent les mecs un peu féminins. » David se plaint du fait qu’on lui dit qu’il n’est pas sexy. Ce qui lui vaut un : « Bah, t’es comme moi, regarde ce que je suis devenu… »

On lui apporte des lettres, des manuscrits, des invitations. On l’embrasse, on se fait photographier avec lui.

Son marathon terminé, il remercie le personnel de la librairie et de sa maison d’édition : « J’ai bien bossé, là ! Grâce à vous, ce pays va prendre une dimension gigantesque. Vous aimez la littérature, vous n’avez pas eu la chance d’avoir des présidents de la République littéraires, mais ça viendra… Je vais me présenter, en 2017 ! »

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La littérature ok mais il devrait aussi se préoccuper de sa diction. Parce que quand il parle dans ses films on ne comprend presque rien. Mon dieu tellement il suçote, zézaye et pourlèche les mots de sa propre langue. Mauvaise voix, mauvaise tonie. Un bon acteur qui manque de voix net et audible.

Lucchini, une mauvaise diction… Mais bon, mieux vaut lire ça qu’être aveugle. Je vous conseille d’aller voir un bon ORL, il pourra peut-être vous soigner.