Fais confiance à la mer, elle te portera

Extrait de l’essai Fais confiance à la mer, elle te portera, par Antonine Maillet, avec l’aimable autorisation des éditions Leméac.

     Je cherche l’instant où je suis entrée en littérature, où j’en ai pris conscience. Dans mon premier poème ? Bien avant. Ma première histoire écrite ? Plus loin. Ma première menterie ? Je brûle. Mentir. Que fait l’enfant qui ment ? Il se disculpe, se récuse, se cache, se protège, se vante, se grandit, se glorifie. Puis vient un jour où il se justifie, justifie sa raison d’être. Rien dans la vraie vie ne justifie notre raison d’être au monde, il faut la chercher ailleurs. Dans l’autre vie, la parallèle, celle dont j’aurais hérité si j’étais née dans un autre lieu, un autre temps, d’autres parents, sur une autre planète. Où loge ma planète, dans quel cosmos, quel coin inaccessible du firmament des étoiles ? L’enfant n’a pas les poumons assez larges pour soutenir pareille respiration et retombe épuisé sur le sol de la vie réelle. Une réalité qui contient pourtant ces instants de pur bonheur.

     Le bonheur de savoir que demain toute la famille partira au Fond-de-la-Baie, dans la maison ancestrale grouillante de petits Maillet, au bord de la grand’ mer qui s’appelle un océan, nappe d’eau sans horizon où l’œil se perd et le souffle reste suspendu, où le sable grouille sous tes pieds comme s’il cherchait à te reprendre pour te ramener, te rendre à tes origines, des origines éternelles. Et tu perds de nouveau le souffle et cherches à t’agripper à la vraie vie qui rend possible cet extase d’un instant, un instant que tu veux sans fin. Une vie qui ne finira jamais, un Fond-de-la-Baie pour l’éternité. Ainsi se rencontrent les deux vies, la réelle et l’autre, inconsciente, tapie au fond des entrailles du Temps.
     Après trois-quarts de siècle, j’ose affirmer que ce jour-là où j’ai cru à l’éternité du Fond-de-la-Baie, je suis entrée, sans le savoir, en littérature.

 

     J’y suis entrée pour perpétuer mes instants de bonheur. J’avais hérité de la mémoire combinée à l’imagination, deux clefs qui me permettaient d’ouvrir à volonté le passé pour le projeter dans un avenir long comme la vie, la vie sans fin puisque soustraite à la pesanteur de la réalité. Quand le présent m’ennuyait, et Dieu sait si je me suis ennuyée dans le temps ! je savais qu’un vrai monde existait, celui qui eût pu être le mien si… et je plongeais dans le jeu des si. À mon insu, j’entrais dans l’univers des possibles.
     J’y suis entrée et m’y suis installée par les petits – expression, tirée du latin perpetita qui se trouvait déjà dans un sermon de saint Bernard au XII siècle, le siècle qui a vu naître les premiers Maillet à endosser ce nom qui est le mien, ce qui m’accorde le droit de dire par les petits au lieu du plus moderne petit à petit – c’est ainsi que par les petits j’ai associé la littérature aux mots, les seuls outils capables de construire l’univers de la fiction. Je peux par conséquent confirmer aujourd’hui que la littérature s’est révélée à moi comme la clef essentielle au bonheur. Pas seulement la création pouvait me faire entrer dans un monde fermé à tous ceux qui reculait devant l’aventure, mais avait le pouvoir de m’y amener heureuse. Le jour où j’ai trouvé du bonheur à écrire, malgré les difficultés à surmonter, les doutes à vaincre, l’effort à recommencer comme un Sisyphe qui roule éternellement sa pierre en haut de la montagne, malgré mes insuffisances et l’essoufflement devant l’inaccessible beauté, la simple tentative d’atteindre cet inaccessible par l’écriture procure une sensation qui s’approche du bonheur. Je sais que ma phrase est tortueuse, comme le chemin qu’elle décrit. L’enfant qui compose ses premiers vers qui riment, ou invente sa première histoire qui fait peur mais finit bien, crie déjà après le bonheur. Et l’écrivain qui une fois, une seule fois, éprouve cette sensation de plénitude ne renoncera jamais. Il peut cesser d’écrire pour mille raisons… chacun la sienne… il ne pourra renoncer. Renoncer à reconnaître qu’un des visages du bonheur se trouvait là. Telle est ma conviction. Et comme je me suis engagée à ne rien cacher…

 

La suite dans le livre…

 

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