Fanny Britt : Elle fait des gâteaux

Elle écrit des pièces nerveuses, striées d’humour (Honey Pie, Hôtel Pacifique), et en traduit d’autres (La reine de beauté de Leenane, Le pillowman), qui connaissent toutes le succès.

Fanny Britt : Elle fait des gâteaux
Photo : Jocelyn Michel

Tonique, drôle, sans doute débordée (deux enfants !), totalement disponible, Fanny Britt a voulu devenir chanteuse baroque avant de s’emballer pour la musique country des années 1950. La fille la moins moderne en ville a 32 ans, un diplôme de l’École nationale de théâtre et un œil sur Hippolyte, six mois, qui dort, le bienheureux, dans la poussette. Sa nouvelle pièce, Enquête sur le pire, « fait le récit d’une folie, d’un amour anéanti ».

Vous portez un nom irlandais, mais vous venez d’Amos ?

– De mon grand-père irlandais, il ne reste dans la famille que le nom et un peu de rousseur. L’Abitibi, c’est plus une origine poétique, puisque je suis arrivée à Montréal à l’âge de trois ans. Il y a quelque chose de ce froid-là, de ce décor un peu dru auquel je m’identifie. Mais je dirais que je viens surtout des livres, des sœurs Brontë, de Jane Eyre, en particulier, que j’ai dû lire 40 fois entre 11 et 25 ans.

Pourquoi la littérature anglaise ?

– Du plus loin que je me souvienne, je suis anglophile, ce qui peut étonner quand on sait que ma mère était professeure de français. Inconditionnelle finie de la poésie de Leonard Cohen, je trouve que l’anglais se prête bien à la concision à laquelle je tends, même si je n’ai pas l’impression d’y parvenir.

Dès vos premières œuvres, on vous a étiquetée : « Elle, elle écrit des pièces crues et caustiques pour les jeunes trentenaires du Plateau-Mont-Royal. » Ça limite, non ?

– Je ne veux pas être l’auteure des jeunes trentenaires du Plateau, cela dit sans les insulter, je veux que mon travail dépasse ce périmètre. Et puis je n’habite plus le Plateau depuis au moins 10 ans. Je me sens plutôt parachutée de l’époque victorienne, quand agissait cette opposition entre le très réservé et le torrent intérieur.

Vous canalisez votre torrent inté­rieur en écrivant du théâtre ?

– Notre compagnie, Le Théâtre Debout, fondée en 2007 avec Johanne Haberlin et Geoffrey Gaquère, est née de l’envie de faire un théâtre utile qui, selon le mot de Geoffrey, « tenterait de donner et de demander l’heure à la cité ». J’ai besoin d’écrire, mais le passage à la scène est vraiment quelque chose de difficile pour moi. Juste être assise dans la salle, le soir de la première, me cause un stress épouvantable.

Vous n’avez pas choisi le bon métier !

– J’ai raté ma vocation, c’est vrai : j’adorerais cuisiner des gâteaux dans une petite boutique. Je fais de la pâtisserie plusieurs fois par semaine. Depuis quelques mois, j’essaie de réussir le gâteau blanc parfait. Ce souci domestique me calme énormément, surtout en période de production.

Quel mot vous décrit le mieux ?

– « Éperdue ». Je vis tout comme dans une scène de Jane Eyre : il pleut, l’héroïne est sur le bord d’une falaise, elle attrape la crève. Je suis éperdue d’amour pour mes fils, éperdue d’anxiété, éperdue de tout.

D’où provient cette anxiété – l’un des thèmes de votre pièce ? Vous avez pourtant l’air bien adaptée.

– Un événement a façonné beaucoup d’aspects de ma vie et m’a poussée vers l’écriture dramatique pour creuser le ter­rain du deuil et de la perte. Mon frère est mort dans un incendie ; il avait 21 ans, et moi 19. La veille, nous étions nonchalants et insouciants ; le lendemain, il était mort. Depuis, je reste vigilante, car je sais que, toujours, le danger guette.

Enquête sur le pire, Théâtre d’Aujourd’hui, à Montréal, du 20 avr. au 8 mai, 514 282-3900.