Faut-il tuer papa ?

C’est la question que ne cesse de se poser le narrateur du roman de Gil Courtemanche. Et voici que le père réapparaît dans les récits de Michael Delisle…

Deux cent mille exemplaires pour un premier roman, des traductions dans je ne sais combien de langues, ce n’est pas rien. On peut, ce roman – il s’agit bien sûr d’Un dimanche à la piscine à Kigali, de Gil Courtemanche -, ne pas l’avoir admiré complètement, il n’en reste pas moins que sa réception dans tant de pays implique une force d’attraction dont on ne peut pas ne pas tenir compte.

Le deuxième, Une belle mort, ne connaîtra vraisemblablement pas le même succès. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’auteur lui-même, dans une entrevue qu’il a accordée à Nathalie Petrowski (La Presse, 18 sept. 2005). Il avait pensé s’envoler pour Cuba, sur la lancée du roman précédent. Il a décidé de plonger dans l’univers familial, peut-être plus dangereux que celui de Kigali. On peut fuir Kigali. On ne peut pas fuir sa propre famille, elle est en nous, elle est nous. Gil Courtemanche a compris que s’il voulait devenir l’écrivain qu’il rêve d’être – sans être sûr d’y arriver -, il lui fallait passer par là, s’expliquer avec le père et la mère, les soeurs et les frères.

C’est le père qui occupe le centre du récit, comme il occupe le bout de la table, en cette soirée de fête familiale. Le père redoutable, souvent appelé « Staline » par le narrateur, un tyran domestique d’autant plus insupportable qu’il souffre du « parkinson rigide ». À moitié impotent, en difficulté avec les mots, qu’il ne peut qu’éructer, avec la nourriture, qu’il ne réussit pas à porter correctement à sa bouche, et quand il est debout toujours menacé de s’écraser sur le plancher, il est devenu une sorte de personnage mythique, un monstre de la nature plus inquiétant que lorsqu’il jouissait de tous ses moyens. Aussi bien les sentiments du fils à son égard sont-ils extrêmement ambigus. Il ne cesse de dire qu’il ne l’aime pas – « Je ne l’aime pas, cet homme, je ne l’aime pas du tout » -, mais cette déclaration est presque toujours accompagnée d’un aveu douloureux: « Je lui prends le bras pour le calmer. Je sens dans mon geste une tendresse involontaire que je ne me connais pas. » Cette ambiguïté prend, dans le roman, plusieurs formes. La plus curieuse se trouve peut-être dans la phrase où le fils, violemment antireligieux, dit qu’il voudrait « peut-être prier pour qu’il meure enfin ».

Il s’agit donc de tuer le père, non pas symboliquement, comme on en parle en psychologie, mais pour de vrai, physiquement. Ici, l’ambiguïté touche à son comble. De concert avec son neveu – qui, lui, aime vraiment son grand-père -, le fils va imaginer de tuer son géniteur en le gavant de nourritures qu’il aime et qui lui sont interdites par les médecins. Étrangement, celui-ci prend du mieux. Et il devient assez robuste pour être amené en excursion de pêche au réservoir Baskatong, dans les Laurentides. C’est là qu’il aura la « belle mort » du titre, une belle noyade. Accompagné d’ailleurs de son épouse, personne discrète, aimante, dont on n’a pas beaucoup entendu parler dans la plus grande partie du roman, qui demandera au narrateur de la « pousser » pour qu’elle suive son mari. Sera-t-elle obéie? Je me garderai bien de l’affirmer. Les longues dissertations des pages qui précèdent, sur le droit de mourir et le droit d’aider à mourir – le roman devient de plus en plus un roman à thèse -, plongent le lecteur dans des noeuds de perplexité que la conclusion ne défera pas.

Dans l’entrevue citée au début de cette chronique, Gil Courtemanche affirme « sans sourciller, dit Nathalie Petrowski, qu’il n’est pas un écrivain et qu’il ne le sera peut-être jamais ». Qu’est-ce donc qu’un écrivain? Michael Delisle, dans son recueil de nouvelles intitulé Le sort de Fille, écrit assez souvent des phrases épouvantables, comme celle-ci: « Il y a un silence de cliquetis des couverts où Valérie me regarde… » Il n’en est pas moins un écrivain indiscutable, un inventeur de personnages, de situations, d’atmosphères qui ne se laissent pas oublier. On frôle souvent l’atroce, le sordide, chez lui. On aura peut-être déjà lu, dans un numéro de la revue Arguments, la plus longue nouvelle du recueil, « Le pont », où l’on voit un garçon un peu demeuré traverser le pont Jacques-Cartier dans l’espoir assez falot d’obtenir un poste, rater l’entrevue, bien sûr, puis être recruté par un vieil homosexuel qui l’entraîne dans une taverne, imaginez la suite. Des garçons de ce genre, on en rencontre plusieurs dans le recueil, mais le registre de Michael Delisle est étendu: il passe sans coup férir des milieux populaires ou campagnards à la somptueuse demeure postmoderne d’un amateur d’art. Et le livre se termine par un triptyque où le narrateur visite des églises, en France, en Russie et en Bulgarie, pour n’y retrouver peut-être que l’image douloureuse d’un père qui n’a jamais été pour lui qu’un inquiétant fantôme. Les nouvelles de Michael Delisle ne sont pas toujours agréables à lire, mais il y a en elles, même quand elles fréquentent les limites du bizarre, un accent de vérité extrêmement triste auquel on n’échappe pas.

Une belle mort, par Gil Courtemanche, Boréal, 208 p., 22,50$.

Le sort de Fille, par Michael Delisle, Leméac, 121 p., 14,95$.

Une belle mort

Je n’aime pas mon père. Je n’ai que de la pitié pour lui. La pitié n’est pas un sentiment, c’est une complaisance de faible. Je ne veux pas me venger, j’ai passé cet âge. Je souhaite seulement qu’il disparaisse, pour maman, pour la famille, pour changer de conversation, pour dîner à Noël la fourchette en paix, pour ne plus entendre parler de son refus de se faire opérer ou, vu autrement, de sa volonté proclamée de devenir aveugle.

Gil Courtemanche

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