Festival TransAmériques : « Cesena » arrache les yeux

Le spectacle d’Anne Teresa De Keersmaeker : long et maniéré ; celui de Romeo Castellucci : court et bouleversant.

Alors qu’En Atendant, de la chorégraphe belge flamande Anne Teresa De Keersmaeker, présenté en début de festival, s’achevait à la tombée du jour, Cesena, deuxième volet de son diptyque, voit le matin arriver.

Cela pour dire que les trois premiers quarts d’heure – 45 minutes, oui – se déroulent dans la quasi-pénombre. Les danseurs ont beau se démener, on s’arrache les yeux à deviner ce qu’ils font, la bonne idée ayant été de les vêtir de costumes sombres ! Au moment où l’on ne pense qu’à zigouiller la chorégraphe de nous faire endurer cet exercice assommant, la lumière monte graduellement, c’est le jour qui s’amène. Et qu’est-ce qu’on voit ? Un grand cercle de sable clair, 19 interprètes (16 hommes, 3 femmes), un solo magnifique, des mouvements de cohorte bien menés, beaucoup de courses (un must en danse contemporaine), des moments de suspension où il ne se passe rien, et puis un paquet de petites choses, certaines touchantes, d’autres pas.

La principale réussite du spectacle tient au mariage des membres du chœur a cappella graindelavoix aux danseurs de la compagnie Rosas à tel point qu’on a du mal à différencier qui chante de qui danse. Mais la réussite a un revers : on a l’impression que les danseurs retiennent leur fougue et leur élan pour ne pas discréditer les efforts physiques des chanteurs.

Comme dans En Atendant, dépouillement total pour Cesena : la scène de la salle Maisonneuve est déshabillée jusqu’à la glotte. J’aurais préféré voir le spectacle à ciel ouvert, au Cloître des Célestins à Avignon, où il a été créé. J’aurais pu embrasser la nature environnante quand l’ennui m’aurait pris. Dans mon siège du Théâtre Maisonneuve, je ne disposais comme distractions que de ma voisine de droite qui regardait l’heure toutes les cinq minutes et du spectateur d’en face plus hypnotisé par l’écran de son téléphone que par les sparages sur scène.

Si Cesena m’a semblé complaisant, surestimé et beaucoup trop long (110 minutes),  les chants polyphoniques de la fin du XIVe siècle et le chœur qui les répand m’ont ravi ; j’aurais dû acheter le disque !

Quant au sens profond du spectacle ? Lisez le programme : Mme De Keersmaeker parle très bien de ce qu’elle croit montrer. (Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, le 2 juin, 514 842-2112.)

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Heureusement, la veille, j’avais vu Sur le concept du visage du fils de Dieu, de Romeo Castellucci (Socìetas Raffaello Sanzio). Très peu de mots, des images fortes qui vous mettent le cœur dans l’eau. Un homme lave les fesses de son vieux père incontinent devant le portrait, superbe, du Christ d’Antonello da Messina, à qui il semble demander : Pourquoi ? Puis, comme pour exiger une réponse, une douzaine d’enfants, armés de grenades, bombardent le visage de Jésus. Un spectacle qui, en une heure chrono, dit l’essentiel de la vie, de la déchéance, de la souffrance, de l’humiliation, de l’amour, de la compassion. Avec Gianni Plazzi et Sergio Scarlatella, deux acteurs courageux, humbles, dignes.

Des 7 spectacles vus à ce jour au Festival TransAmériques, le seul qui m’ait vraiment remué. (Théâtre Jean-Duceppe de la Place des Arts, jusqu’au 3 juin, 514 842-2112.)

 

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