Filons d’or

Deux romancières exploitent nos précieuses ressources minières et en extraient des œuvres d’une richesse inouïe.

Chronique de Martine Desjardins : Filons d’or
M. Vincelette (photo : C. Garate)

Libre accès au sous-sol, droit d’expropriation des terrains privés, redevances impayées, cratères contaminés… L’exploi­tation minière au Canada se fait parfois de façon si sauvage qu’on se croirait encore à l’époque du Klondike. Au Québec, où l’on attend encore une réforme radicale de la Loi sur les mines, l’État ne perçoit qu’un maigre pourcentage (0,5 %) de redevances.

La complaisance avec laquelle nous nous laissons spolier de notre richesse collective est fort bien illustrée par La patience des fantômes (en lire un extrait >>), saga familiale signée Rachel Leclerc. L’aïeul du clan Levasseur est le type même du self-made québécois : travailleur, rusé, visionnaire au flair infaillible pour la bonne affaire. Il risque toutes ses économies dans une carrière de calcaire, qui fera sa fortune. À sa mort, il léguera à ses héritiers un bien encore plus précieux : un claim sur un important gisement d’or « dans le ventre sauvage de la Gaspésie ». Mais ceux-ci, tant par indifférence que par lâcheté, laisseront la mine inexploitée jusqu’à ce qu’elle soit rachetée par des intérêts étrangers – un gaspillage qui n’a d’égal que celui de leur potentiel humain. Rachel Leclerc explore magistralement les failles de leurs âmes tourmentées et en tire une analyse d’une très fine complexité.

Tout comme les explorateurs polaires cherchaient autrefois un passage à travers les glaces pour atteindre les richesses de la Chine, les Chi­nois d’aujourd’hui convoitent les ressources du Grand Nord canadien et multiplient les expéditions dans la région. Cet effet miroir dans le temps est le propos du second roman de Mélanie Vincelette, Polynie (en lire un extrait >>), qui s’impose déjà comme la plus belle réussite littéraire de la saison. L’auteure y expose avec intelligence et sensibilité les grands enjeux du Nunavut, « véritable poudrière en devenir » : souveraineté disputée sur les eaux, revendications des Inuits, qui n’ont droit qu’à 10,8 % des redevances minières, séquelles de leur déportation dans l’Extrême-Arctique, divergences entre la protection de la faune et la chasse traditionnelle, effets des changements climati­ques, qui risquent d’ouvrir de nouvelles polynies (étendues d’eau libre)…

L’intrigue repose sur l’enquête menée par le cuisinier d’une mine d’or, qui cherche à élucider la mort de son frère, empoisonné à Iqaluit. Parmi les suspects se trouvent un pilote amérindien casse-cou, une glaciologue au tempérament bouillant, une effeuil­leuse croqueuse d’hommes et un propriétaire de mine extravagant – probants exemples que « dans le Nord, les personnalités sont toujours plus grandes que nature ». Mais la solution du mystère pourrait bien résider dans une carte ancienne prouvant que l’Amérique fut découverte en 1421 par un navigateur chinois.

Si l’enquête piétine, c’est parce que « les conditions météo­rologiques, non les hommes, gouvernent ce pays ». On n’en découvre que mieux les splendeurs du Grand Nord. Là où ses prédécesseurs n’ont vu que blanche désolation, Mélanie Vincelette trouve des trésors encore plus exotiques que ceux de la Chine. Son récit est meublé de phénomènes optiques, de saphirs arctiques, de colliers en dents de caribou, de tambours en intestins de narval, de chaises en panaches recyclés. Elle élabore aussi une gastronomie à partir de produits locaux – lichen, oseille de toundra, pousses d’épinette blanche, œufs d’oie des neiges ­-, dont l’inventivité mériterait trois étoiles au Michelin. En nous ouvrant les yeux sur ces beautés, Polynie nous met au défi de cesser de brader ce que nous avons de plus précieux.

 

ET ENCORE…

Mélanie Vincelette avait à peine 26 ans quand elle a fondé la maison d’édition Marchand de feuilles, qui, en 10 ans, a publié 70 titres et lancé de nombreux jeunes talents. Écrivaine maintes fois primée pour ses nouvelles, pour son premier roman, Crimes horticoles, et pour Le géranium, un livre pour enfants, elle est aussi rédactrice en chef de la revue littéraire Zinc. En 2003, elle a signé un portrait de Pierre Foglia pour L’actualité. Le sujet de Polynie lui a été inspiré par son frère, qui est cuisinier pour une compagnie minière sur l’île de Baffin.

La patience des fantômes, par Rachel Leclerc, Boréal, 264 p., 24,95 $.

Polynie, par Mélanie Vincelette, Robert Laffont, 216 p., 24,95 $.

 

Laisser un commentaire