Flight

Lisez un extrait de Flight, par Sherman Alexie. Avec l’aimable autorisation des éditions Albin Michel.

Lisez aussi la chronique de Martine Desjardins.


 

Appelez-moi Spots.
Tout le monde m’appelle Spots.
Naturellement, ce n’est pas mon vrai nom. Mon vrai nom n’a pas d’importance.

Ce matin, je me suis réveillé dans une chambre inconnue. Il m’arrive souvent de me réveiller dans des chambres inconnues. C’est mon lot. Le réveil a sonné. Je sais que ce n’est pas moi qui l’ai mis. Je le règle toujours pour qu’il me réveille en musique. Des trucs bien comme les White Stripes, PJ Harvey, les Yeah Yeah Yeahs ou Kanye West. Des trucs qui secouent le cerveau, qui enflamment les tripes, qui en même temps excitent et révoltent. Des fois, je me réveille au son de la musique préférée de ma mère, genre Marvin Gaye ou Blood, Sweat & Tears.

Eh oui, il y avait un groupe qui s’appelait Blood, Sweat & Tears.

N’est-ce pas un nom extraordinaire pour un groupe de rock? Quand on y réfléchit, tout dans le monde est affaire de sang, de sueur et de larmes. Le nom est donc parfait. Ou plutôt, presque parfait Le nom parfait, ce serait Blood, Sweat, Tears & Come – Sang, Sueur, Larmes et Foutre -, mais je me demande si les gens achèteraient les CD d’un groupe au nom aussi explicite.

Tous les mecs de Blood, Sweat & Tears avaient des cheveux longs et sales, des barbes graisseuses et des yeux injectés de sang. Ils étaient laids. Dans les années 70, toutes les rock stars étaient laides. Et c’étaient de fantastiques musiciens. Est-ce que les gens laids compensent leur laideur en devenant de grands guitaristes? Ou est-ce que certaines guitares choisissent leurs moches propriétaires comme Excalibur a choisi Lancelot? J’aurais bien aimé vivre dans les années 70. Moche comme je suis, je serais peut-être devenu la plus grande rock star du monde.

J’adore Blood, Sweat & Tears parce qu’ils sont laids et qu’ils jouent un rock violent. Et aussi parce que c’était le groupe favori de ma mère. Sa chanson préférée était I Love You More Than You’ll Ever Know.

Elle me la chantait quand j’étais petit. Je me rappelle. Je sais que je ne suis pas censé me le rappeler, mais je me le rappelle.

Ma mémoire est comme ça, bizarre. Je me souviens souvent de gens que je n’ai jamais rencontrés, d’événements auxquels je n’ai pas assisté et d’endroits que je n’ai jamais vus.

Je ne crois pas être une espèce d’abruti mystique. Je pense simplement que je fais attention aux détails.

Je me souviens de ma mère et de mon père qui dansent le slow au son de cette chanson de Blood, Sweat & Tears. Je me souviens de mon père qui chantonne I Love You More Than You’ll Ever Know à ma mère. Je me souviens qu’ils m’ont conçu cette nuit-là. Bon, d’accord, je ne m’en souviens pas précisément. Je n’ai pas vu ma mère et mon père au lit, mais je sens une boule de feu rebondir sur mon âme chaque fois que j’y pense.