Flip FabriQue à Berlin : le tremplin

Ses membres ont beau défier jour après jour les lois de la gravité, ils ne s’attendaient certainement pas à une ascension aussi rapide. Deux ans et demi après sa formation, Flip FabriQue montera pendant six mois sur la scène d’un réputé cabaret berlinois. Retour sur les bonds de géants qui ont mené la troupe des salles d’entraînement de l’École de Cirque de Québec à la capitale allemande.

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Photo : Andy Phillipson

Le Chamäleon est presque vide maintenant. Quelques spectateurs, par grappes, sirotent un dernier verre en se remettant de leurs émotions. Il y a une demi-heure à peine, la même salle était noire de monde, un public debout applaudissant à tout rompre les six Québécois fraîchement débarqués…

Encore fébrile après cette avant-première de rêve, Bruno Gagnon, l’un des acrobates et le directeur général de la troupe, s’assied devant moi. Il avale une longue gorgée de bière, pose son verre, puis un grand sourire éclaire son visage d’elfe. « Je pense qu’on est prêts, ça devrait bien aller demain ! »

Demain, c’est LA première, dans ce théâtre de Berlin reconnu pour programmer la crème du cirque actuel et où, en 2012, se sont produits « nos » Sept doigts de la main. Avec un contrat de six mois avec l’établissement, à raison de sept prestations par semaine, le faux départ n’était pas une option.

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En allemand, chamäleon veut dire caméléon. L’endroit était tout désigné pour accueillir une troupe qui ne cesse d’adapter ses numéros selon les circonstances. « Le clou de notre spectacle, explique Bruno Gagnon, est depuis longtemps un numéro de « trempo-mur » qui ne peut pas être présenté ici. Pour s’exprimer complètement, ce numéro nécessite un plafond à 22 pieds. Ici, le plafond est à 15. On a tout essayé, on a envisagé avec l’équipe technique de créer une fosse pour se donner de l’espace, mais c’était tiré par les cheveux. Alors on s’est débrouillés, comme on l’a toujours fait. Pour ce spectacle rebaptisé FLIP, on a tiré le meilleur d’Attrape-moi, notre première création, puis on a imaginé un autre numéro acrobatique avec trampoline, mais qui se déploie moins en hauteur. »

Si on sent un peu, dans le propos, le regret d’avoir mis de côté un « hit », on perçoit surtout l’excitation du défi relevé. Chez Flip FabriQue, on aime le mouvement, au propre comme au figuré, et le chemin est très court entre l’impulsion créatrice et sa mise en œuvre. « Même au milieu d’une série de représentations, la troupe n’arrête jamais de créer. Durant la journée, on fait des tests, on remodèle. Aujourd’hui, on a changé des trucs une heure avant le spectacle. On n’est jamais dans nos pantoufles, et on aime ça ! »

Il faut dire que la plupart d’entre eux ont connu autre chose, après avoir tourné entre autres avec le Cirque du Soleil. Bruno, par exemple, a performé dans la superproduction Corteo à… 1 534 reprises. « J’ai eu beaucoup de chance, c’était un beau contrat, mais honnêtement, à la fin il n’y avait plus aucun challenge. »

Corde raide

Dans la philosophie Flip FabriQue, chacun exploite d’abord ses compétences, tout s’organise autour des talents des uns et des autres. Aux côtés de Bruno, il y a Jérémie, Christophe, Hugo, Francis et Jade, la fille du band. L’image n’est pas superflue, étant donné l’importance que prend la musique dans la proposition. Et oubliez les airs classiques du répertoire circassien et les mélopées emphatiques du Cirque du Soleil : ici on célèbre la pop de qualité, de ABC des Jackson Five à To Build A Home de Patrick Watson. « La beauté de la chose, c’est que nous sommes maîtres des spectacles que nous présentons. »

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Photo : Andy Phillipson

Bruno et sa bande veulent nous rappeler le bonheur de jouer, même à l’âge adulte. Leur espoir secret ? Qu’en sortant de la salle, jeunes et moins jeunes aient envie de jouer dans un parc avec un ballon géant. « L’idée de jeu est au cœur du projet, oui ; rien ne nous fait plus plaisir que de sentir que les spectateurs retombent en enfance. Mais il y a aussi la notion d’amitié, à préserver coûte que coûte. Flip FabriQue est une grande histoire d’amitié. Paradoxalement, sur une grosse tournée comme Corteo, on peut se sentir seul. Ici, ça n’arrive jamais. »

On s’en doute, FLIP évolue loin du cirque arrangé avec le gars des vues. Pas question, par exemple, d’échapper de temps à autre une balle volontairement, selon ce vieux truc d’amuseur public qui vise à faire monter artificiellement la tension. Les imprévus sont de vrais imprévus. De toute façon, rien qu’à voir la complexité des numéros de diabolo ou de corde à danser, on comprend que rien ne sert d’inventer des difficultés supplémentaires. Sans compter que pour une troupe qui voyage léger, sans doublure, l’imprévu est parfois d’ordre platement viral : « On compose avec l’état physique de chacun. Ce soir par exemple, Jérémie était grippé, alors en diabolo j’étais tendu vers lui, à l’affût des problèmes qu’il pouvait rencontrer. Encore là, on s’est débrouillés ! »

Jusqu’à maintenant, Bruno et compagnie se débrouillent plutôt bien. Avec 200 représentations à l’agenda dans quatre pays, rien que cette année, puis avec une deuxième troupe qui commence à tourner en parallèle, Flip FabriQue n’a pas fini de prendre de l’altitude.

Et pour ceux qui se demandent comment s’est déroulée la première au Chamäleon, disons simplement que les principaux médias berlinois ont craqué. L’influent quotidien Berliner Zeitung, entre autres, qui le lendemain a fait preuve de « beaucoup d’enthousiasme » pour ce spectacle « joyeux comme une fête ! »

Bruno et ses potes étaient fin prêts.

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