Forts comme la mort

En donnant une voix aux suicidaires, quatre romans québécois nous aident à comprendre des tragédies qu’on ne s’explique pas.

Olivia Tapiero - Photo : Olivier Hanigan
Olivia Tapiero – Photo : Olivier Hanigan

Il y a de quoi se réjouir qu’au Québec le taux de mortalité par suicide recule de 4 % par année depuis 1999. Quelque 1 000 décès annuels, c’est encore trop, cependant. Et c’est autant de « pourquoi ? » qui ne seront jamais résolus. Sauf, peut-être, par la fiction. Coïncidence ou symptôme d’un consensus social sur la nécessité d’élucider ce mystère ? Après La foi du braconnier (lisez en un extrait), de Marc Séguin, paru l’été dernier, trois autres romans québécois nous font entendre la voix de narrateurs qui se relèvent d’un suicide raté.

Tandis que Marc Séguin retrace avec une poignante viscéralité les 10 ans qui ont mené un braconnier-cuisinier à se mettre un canon de fusil dans la bouche – et le voyage durant lequel il a suivi en vieux pick-up l’itinéraire des lettres F, U, C, K et Y, O, U griffon­nées sur une carte de l’Amérique -, Olivia Tapiero, elle, se penche sur les mois qui ont suivi la tentative de suicide d’une adolescente anorexique et automutilatrice. Les murs (lisez en un extrait), ce sont ceux de l’établissement excessivement réglementé où l’on essaie en vain de la protéger d’elle-même. Alors que son corps se détériore et que ses signes vitaux faiblissent, elle rêve de s’évader pour être enfin libre de se supprimer définitivement : « Je serai vide et mince et morte, il n’y aura que le silence. »

Jeune auteure d’une étonnante maturité, Olivia Tapiero expose, en quelques phrases lapidaires, l’hypersensibilité d’une écorchée vive blessée par « chaque regard amer, chaque parole salée » dirigés contre elle. Et puisque la chair lui cause tant de douleur, elle s’en dépouillera jusqu’aux os, car « on ne peut pas laisser de traces sur des os ». Les murs de son isolement impénétrable seront, ultimement, ceux de la mort, « le seul endroit où nous sommes inatteignables ».

Le narrateur du Cafard (lisez en un extrait), de Rawi Hage, souffre du « désespoir des apatrides, des malheureux échoués dans les couloirs de la bureaucratie et de l’immigration ». S’il est venu à Montréal, « cette ville affligée de blancheur chronique », ce n’est pas pour y trouver une vie meilleure, mais « une meilleure mort ». Il aspire à disparaître sous terre afin d’échapper au soleil, « qui se foutait éperdument de [son] existence ». Il a tenté de se pendre dans un parc et a lamentablement raté son coup. Il doit maintenant consulter une thérapeute mal équipée pour aider un homme issu d’un pays où la violence était omniprésente. « Le pacifisme est un luxe », lui fait-il remarquer quand elle s’alarme de sa familiarité avec les armes et de ses pulsions agressives.

Dans ce deuxième roman, Rawi Hage s’affirme comme le maître de l’ironie caustique. Il passe dans son tordoir grinçant la vision idyllique du Québec que l’on vend aux étrangers, les tâches avilis­santes dans lesquelles on les confine (« Encore un immigrant qui décroche une carrière »), et les réfugiés eux-mêmes : « Misérables bâtards ! Tout ce qu’ils savent faire, c’est gémir sur leur passé à grands cris… » Son narrateur n’échappe pas à ce traitement, victime de sa propre autodérision. Mais c’est dans l’action qu’il trouvera sa rédemption, plus précisément dans un sanglant acte de vengeance.

Contre toute attente, le roman le plus optimiste du lot est celui, posthume, de Nelly Arcan, qui a mis fin à ses jours en septembre dernier – une tragédie d’autant plus difficile à accepter que cette écrivaine au talent incandescent fait preuve, dans Paradis, clef en main (lisez en un extrait), d’une maîtrise impressionnante de son art et d’une débordante générosité d’écriture. L’intrigue est si bien menée, le plaisir de lecture si intense, qu’on oublie vite toute concordance avec la réalité.

La narratrice est devenue paraplégique à la suite d’un autoguillotinage qui a mal tourné. Son suicide bâclé avait été organisé par Paradis, clef en main, une entreprise offrant ses services à « ceux qui ont envie de mourir, mais pas le courage de le faire ». Avant d’en arriver là, toutefois, elle a dû traverser une véritable initiation maçonnique. Décodage de clefs dans un stationnement, ouverture de portes dans un centre d’entraî­nement, chasse au trésor dans un bar de danseuses, rencontre dans un confessionnal : le roman a souvent des allures de thriller d’espionnage. Alors qu’elle est immobilisée, la narratrice retrouve la « force de propulsion, le carburant fondamental » qui active les êtres humains. Sa conclusion : « La vie vaut toujours la peine d’être vécue, ne serait-ce que pour pouvoir jurer contre elle. » Après tout, ne dit-on pas que le suicide est une solution permanente à un problème temporaire ?

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ET ENCORE…

Olivia Tapiero, 19 ans, est la plus jeune lauréate à jamais recevoir le prix Robert-Cliche du premier roman. Issue d’origines française, italienne, algérienne et marocaine, elle est née à Montréal, où elle poursuit des études de littérature à l’Université McGill. Elle vit toujours chez ses parents. Son roman Les murs est le fruit d’intenses recherches, de centaines de notes griffonnées pêle-mêle sur un carnet et de longues heures d’écriture dans le silence d’une pièce fermée.

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