Fou de Victoria

L’histoire d’une jeune reine rebelle dans une Angleterre régie par le protocole ? Le réalisateur de C.R.A.Z.Y., Jean-Marc Vallée, n’a pu résister !

Jean-Marc Vallée
Photo : Olivier Hanigan

Le métier de concepteur du son apporte parfois de beaux défis. Parlez-en à Martin Pinsonnault : ce Qué­bé­cois de 40 ans a eu l’occasion d’enre­gis­trer les silences chargés d’histoire de l’abbaye de Westminster, à Londres ! Et cela, grâce à Jean-Marc Vallée, aux commandes du film The Young Victoria. Le réalisateur lui a ensuite laissé une vingtaine de semaines pour peaufiner le montage sonore du film. Trois fois plus de temps que pour une production québécoise !

Qui aurait imaginé que le succès de C.R.A.Z.Y., film portant sur un jeune Québécois et ses relations tendues avec son père, amènerait un jour le cinéaste mont­réalais de 46 ans à scruter la jeunesse de cette reine qui a marqué l’Angleterre du 19e siècle ? Lancé en grande pompe en mars dans la capitale anglaise, The Young Victoria (Victoria : Les jeunes années d’une reine) prend l’affiche en Amérique du Nord le 18 décembre.

Avec le recul, on peut faire des rapprochements entre C.R.A.Z.Y. et The Young Victoria. Leurs personnages principaux, Zac et Victoria, sont à une période charnière de leur vie : le passage à la vie adulte. Lui dans un quelconque bungalow mont­réalais, elle dans un somptueux château anglais. Lui face à son homosexualité, elle amoureuse dans une société dominée par les intrigues et régie par le protocole. Le roi William voit d’un mauvais œil l’union de Victoria avec son cousin germain Albert, dont la cour auprès de la future reine est soutenue par son oncle, Léopold Ier, roi des Belges.

N’empêche, pourquoi confier à un Québécois le tournage d’un film sur la reine Victoria ? « Deux des producteurs, Graham King et Martin Scorsese, étaient des fans de C.R.A.Z.Y. », explique le concepteur visuel, Patrice Vermette, qui n’y croyait pas vraiment quand Jean-Marc Vallée, avec qui il collabore depuis les années 1990, lui a annoncé qu’il l’emmènerait avec lui en Angleterre. Bien qu’il soit demeuré incrédule, Patrice Vermette s’est mis à lire tout ce qu’il trouvait sur l’époque victorienne. Quand la promesse du cinéaste s’est concrétisée, il était fin prêt à entreprendre la tournée des palais pour trouver les lieux de tournage, avec la complicité de celui qu’il décrit comme un pitbull au grand cœur, un fonceur généreux, expert redoutable dans l’art de convaincre.

Pourtant, Jean-Marc Vallée aurait pu passer à côté de cette aventure. Il ne trouvait pas son compte parmi les dizaines de scénarios que lui soumettaient depuis un an et demi producteurs français et américains, parmi lesquels bien des films sur la famille ou l’homosexualité, héri­tage direct de C.R.A.Z.Y. Rien qui lui convienne. Aussi allait-il renoncer à toute velléité de carrière à l’étranger lorsque le scénario de The Young Victoria lui est parvenu, en décembre 2006. « Cela me plaisait de faire un film sur une belle histoire d’amour qui soit vu partout sur la planète », avoue le cinéaste, qui se décrit comme un romantique, sensible aux amours de Victoria et Albert, qui vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

On n’a vu ni la reine Élisabeth II ni le prince Charles ou ses fils sur le tapis rouge à la première de The Young Victoria, à Londres, le printemps dernier. Peut-être les Windsor ne voulaient-ils pas faire tant d’honneurs à Sarah Ferguson, duchesse d’York, qui a consacré deux livres à la reine Victoria et qui a eu l’idée du film. Il faut dire que, depuis des années, l’ex-épouse du prince Andrew, deuxième fils de la reine, est la cible privilégiée de la presse à scandales britannique. Une projection privée a néanmoins été organisée dans un des palais de la famille royale. « On m’a envoyé une photo », confirme Jean-Marc Vallée, précisant, sourire en coin, qu’il y a eu un pépin technique pendant la présentation. Il semble que Sa Majesté Élisabeth II ait quand même aimé le film, bien que, selon elle, on y parle trop l’allemand et qu’elle ait remarqué que tel médaillon qui aurait dû se trouver à droite sur un costume a plutôt été épinglé à gauche. Shocking !

Depuis qu’il s’est lancé dans l’aventure de The Young Victoria, Jean-Marc Vallée porte un regard nouveau sur la royauté anglaise. L’indifférence a cédé la place au respect. « Ces gens-là sont au service de toutes les causes, en représentation du matin au soir, et n’ont pas le droit à l’erreur », dit-il, particulièrement sensible à l’énergie que déploie Sarah Ferguson. Mais voilà qu’au milieu d’une phrase le cinéaste se rend compte qu’il parle de la duchesse d’York comme s’il s’agissait d’une vieille copine. Sarah par-ci, Sarah par-là. Bien que ce soit beaucoup plus respectueux que le méprisant « Fergie » des tabloïds anglais, ce manquement inattendu à l’étiquette, qui n’aura certes froissé personne au casse-croûte du Plateau-Mont-Royal où il est attablé, le laisse un instant sans voix. Il est vrai qu’il s’était donné comme objectif, lorsqu’il a entrepris ce film, de devenir plus anglais que les Anglais. Chassez le mangeur de hamburgers…

Non seulement le cinéaste disposait d’un budget de 35 millions de dollars – cinq fois celui de C.R.A.Z.Y. -, mais il associait son nom à celui de quelques grosses pointures, dont le cinéaste américain Martin Scorsese, qui a coproduit l’œuvre. Quand on a annoncé la mise en chantier du film, en février 2007, jour­nalistes et cinéphiles se sont réjouis d’appren­dre qu’un Québécois puisse travailler d’aussi près avec le mythique réalisateur de Taxi Driver et de Raging Bull. Quelque trois ans ont passé et Jean-Marc Vallée n’a toujours pas rencontré Scorsese ! « Il a vu le film et nous a fait parvenir des commentaires très enthousiastes », précise Vallée, avant d’offrir une irrésistible imitation du cinéaste new-yorkais, une pluie de « Wonderful ! » et de « Fantastic ! » lancés à la manière d’un Donald Duck agité qui se serait égaré dans Central Park.

Le cinéaste québécois s’est entouré de la crème des acteurs anglais, à commencer par deux étoiles montantes, Emily Blunt (Victoria) et Rupert Friend (le prince Albert), ainsi que Miranda Richard­son (la duchesse de Kent), une habituée des têtes couronnées, puisqu’elle a déjà interprété Élisabeth, Marie-Antoinette, et même la vilaine reine de Blanche-Neige. Quant à Jim Broadbent, qui a fréquenté Harry Potter, Indiana Jones, Superman et Bridget Jones, il porte la couronne du roi William, auquel succède sa nièce Victoria. Broadbent est le lauréat de l’un des Oscar qu’a remportés l’équipe de The Young Victoria. Que ce soit aux costumes, aux maquillages, au scénario ou à la production, plusieurs collaborateurs de Jean-Marc Vallée, lui-même couvert de Génie et de Jutra, ont serré contre eux la précieuse statuette.

Sous des dehors anglais, le film, financé par Timothy Headington, qui a fait fortune dans le pétrole avant de se tourner vers l’industrie hôtelière, a une facture bien hollywoodienne. Dans la tradition américaine, « les producteurs en menaient large », précise Martin Pinsonnault. Décidés à récupérer leur investissement, ceux de The Young Victoria ont mis tout leur poids dans la balance pour que le film soit accessible à un large public. Cela a influencé le montage et le choix de la musique, à laquelle Jean-Marc Vallée accordait une importance particulière, comme toujours. Pour C.R.A.Z.Y., il s’était battu bec et ongles pour qu’on consacre 700 000 dollars à l’achat des droits musicaux, au lieu des 50 000 dollars habituels, ce qui lui a permis d’obtenir ceux d’«Emmenez-moi », de Charles Aznavour, de « Tout écartillé », de Robert Charlebois, de « Sympathy for the Devil », des Rolling Stones, et de « Crazy », interprété par Patsy Cline.

Cette fois-ci, il souhaitait accompagner son premier film en costumes de quelques pièces du groupe post-rock islandais Sigur Rós. Sans succès. Pas suffisamment grand public au goût des producteurs. « On n’entend pas sa musique, concède-t-il, mais comme je faisais jouer Sigur Rós sur le plateau et que sa musique a inspiré notre façon de travailler, on peut dire qu’elle est très présente dans le film… » Appelons cela une victoire morale !

Ayant dû faire plus de concessions qu’à l’habitude, le cinéaste a choisi, au final, d’inscrire au générique qu’il s’agissait d’un film réalisé par lui, plutôt que d’un film de lui. Une nuance très révélatrice. Qu’importe, il demeure conscient de sa chance. « Parfois, j’étais très ému sur le tournage de The Young Victoria, confesse-t-il. Pas parce que la scène était triste, mais parce que je constatais que je me trouvais là, sur ce plateau, avec tout ce monde-là et deux ou trois chums québécois. J’ai une belle vie ! »