Fous des momies !

Momies, sarcophages, pharaons : l’Égypte ancienne fascine les sociétés modernes. Et le Québec ne fait pas exception. Parlez-en à Michel Guay, égyptologue, dont les conférences font salle comble !

Momies, sarcophages, pharaons : l’Égypte ancienne fascine les sociétés modernes
Photo : Musée de la civilisation / Amélie Breton – Perspective

On entendrait une mouche voler dans la salle tamisée du Musée de la civilisation, à Québec. Une douzaine de personnes de tous âges s’agglutinent devant le corps momifié du prêtre égyptien Ankhhor, âgé de plus de 2 650 ans. Sa tête, ses jambes, ses pieds : tout est intact… Du moins, tout ce qu’il donne à voir dans le sarcophage où il gît. D’autres curieux attendent, impatients de contempler l’attraction de l’exposition Fascinantes momies d’Égypte, vue par près de 80 000 visiteurs chaque mois depuis son inauguration, en avril dernier.

Dans une autre salle bondée du musée, sur un écran géant placé derrière un petit barbu à lunettes, défilent des momies, des hiéroglyphes, des cartes de l’ancienne Égypte. « Oubliez ce que vous savez : transformez-vous en Égyptiens au temps des pharaons », lance l’égyptologue Michel Guay à son public. Près de 200 personnes sont suspendues à ses lèvres. Parmi elles, beaucoup de retraités qui préparent un voyage en Égypte ou en reviennent. Ainsi que des étudiants. Et des égyptomaniaques de toutes générations.

La série de six conférences donnée par Michel Guay, intitulée L’Égypte pharaonique au quotidien, affiche complet depuis des mois ! Parmi les sujets qu’il aborde : les tombes de la Vallée des Rois, la religion, la guerre, la place des femmes et le rôle des scribes dans l’Égypte ancienne. Ah oui, la mode au temps des pharaons, aussi…

Infatigable retraité de 66 ans, Michel Guay songe à créer une série télé et entreprendra en 2010 d’autres cycles de conférences, à Montréal, Québec et Saint-Bruno, notamment. L’actualité a attrapé au vol cet historien qui a enseigné à l’UQAM pendant 35 ans et a créé sur le Web un cours sur la civilisation égyptienne.

Peut-on parler d’égyptomanie, actuellement, au Québec ?

– L’engouement pour l’Égypte ancienne est constant, ici et ailleurs dans le monde. Depuis que les premiers explorateurs du 19e siècle, que ce soit les Français, les Italiens ou les Allemands, ont ramené d’Égypte des statuettes, peintures et objets de toutes sortes, la magie opère, de génération en génération.

Qu’est-ce qui fascine tant dans la civilisation égyptienne ?

– Quand on regarde une peinture égyptienne, qu’est-ce qu’on voit ? De beaux êtres humains, des couleurs magnifiques. Le décor est extraordinaire, tout est serein, calme. C’est juvénile, plein de promesses. Autrement dit, ça ressemble à ce que nous aimerions connaître, ça fait partie des fantasmes de notre culture.

Il faut dire aussi qu’au 20e siècle beaucoup d’éléments égyptiens ont été intégrés dans l’Art déco – qu’on songe au Chrysler Building, à New York, ou au défunt cinéma V, à Montréal. L’architecture égyptienne est très moderne dans sa forme, par son jeu de lignes : on le voit dans les temples, par exemple. Et puis le gigantisme, celui des pyramides en particulier, fascine.

Dans la momification, il y a l’idée d’éternité. N’est-ce pas ce qui impressionne le plus ?

– Tout à fait. Parce que ça nous touche de près. La momie exposée au Musée de la civilisation est une vraie personne, elle a plus de 2 650 ans. Quand on la regarde, on se dit qu’on va redevenir poussière, pas elle. Nous avons l’impression que les Égyptiens ont trouvé une bonne façon de résoudre la finalité de la mort. Ou, du moins, le rituel funéraire autour de la momification nous rassure.

Peut-on faire un lien entre notre intérêt pour la momification et la popularité d’expositions comme Bodies, où sont présentés des cadavres préservés grâce à un procédé de « plastination » ?

– Absolument pas. Ce genre d’expositions est plutôt morbide. La fascination pour les momies, c’est autre chose. Elle n’est pas morbide. Elle est faite d’étonnement, d’envie et d’incompréhension.

Qu’est-ce que l’Égypte ancienne peut nous apprendre sur nous aujourd’hui ?

– D’abord, elle peut nous aider à comprendre et à accepter les problèmes de fond, ce que j’appelle les angoisses existentielles : la peur de vieillir, de mourir, d’avoir des enfants dans le monde actuel… Toutes ces peurs, les Égyptiens nous montrent qu’ils les ont eues avant nous et qu’ils ont tenté de trouver des solutions pour les affronter. Parmi ce que l’on peut apprendre d’eux, il y a cette idée de rester serein devant les difficultés.

Du point de vue religieux, en particulier, les Égyptiens étaient très sereins…

– Un rapport harmonieux règne entre les hommes et les dieux, et il n’y a pas d’enfer dans la pensée philosophique égyptienne. Les hommes sont un peu angoissés quand ils meurent, parce qu’ils ne savent pas s’ils vont passer dans l’au-delà, mais il y a toute une série de formules magiques à répéter, consignées sur un papyrus. C’est une façon de résoudre l’angoisse existentielle, une police d’assurance.

Est-ce que la société égyptienne était injuste, inégalitaire ?

– Si on me propose d’aller vivre dans le passé comme paysan, je vais choisir d’aller en Égypte. Pas en Chine, ni à Rome, ni chez les Aztèques. Dans l’Égypte ancienne, les valeurs humaines ont un certain sens : quand il y a des famines, on subvient aux besoins de la population ; l’impôt est fonction des capacités de payer, selon la production agricole de l’année en cours.

Et pour les femmes ?

– Le statut des femmes dans l’Égypte des pharaons équivaut à leur statut dans nos sociétés occidentales. Elles peuvent divorcer, hériter, devenir prêtresses. Elles ont des droits, elles sont juridiquement les égales des hommes… dans un rapport patriarcal. Par exemple, le droit de succession des pharaons passe de père en fils, mais n’exclut pas les femmes quand il n’y a pas d’héritier. C’est comme en Angleterre : quelques femmes ont régné, mais ce n’est pas la règle.

Quelle est la plus grande découverte de l’humanité depuis la civilisation de l’Égypte ancienne ?

– Il n’y a pas grand-chose de neuf, mis à part l’ordinateur. Nous sommes restés fondamentalement les mêmes comme êtres humains. Nous sommes aussi sauvages que nous l’étions il y a 10 000 ans, sinon plus efficaces dans la barbarie.

L’exposition Fascinantes momies d’Égypte est à l’affiche du Musée de la civilisation, à Québec, jusqu’au 4 avril 2010.

Pour information sur l’exposition : Fascinantes momies d’Égypte

Egypte eternelle, le site de Michel Guay consacré à l’Égypte ancienne