Fous du folk

La «musique du peuple» a la cote au Québec. Le groupe Avec pas d’casque en est même à son troisième album, et les émules sont nombreux. Y a-t-il un folk québécois ?

Fous du folk
Photo: Sarah Fortin

Le rock et l’électro auraient-ils perdu leur statut de langues premières de la relève musicale ? Ces derniers temps, à l’ombre des palmarès, le bruit des amplis et des machines s’estompe au profit de celui des guitares acoustiques et lapsteel, de la contrebasse, du violon et d’autres sonorités classiques.

Un fort vent folk souffle. Il n’y a qu’à survoler la liste des nouveaux venus qui lancent leur pre­mier album en ce début d’année pour confirmer la tendance : ils s’appellent Canailles, Les Revenants, Lisa LeBlanc, Joseph Edgar et ils font écho à Caloon Saloon, Chantal Archambault et surtout Bernard Adamus, dont le succès de l’album Brun (2009) représente la percée la plus importante de ce mouvement.

Mais tout cela n’est pas un retour sur les traces des Séguin, Stephen Faulkner, Paul Piché et autres précurseurs québécois. La forme a beau transmettre des échos du passé, s’en inspirer à l’occasion, la nouvelle génération de « folkies » québécois part sur de nouvelles bases.

Le meilleur exemple de ce mouvement est le groupe mont­réalais Avec pas d’casque, qui a lancé son troisième opus, Astronomie. Actif depuis 2004, deux fois en nomination à l’ADISQ, en 2009, pour son album Dans la nature jusqu’au cou, il a précédé l’actuelle résurgence, jetant un regard oblique, bien personnel sur la tradition folk. « J’ai toujours aimé la simplicité du folk », résume Stéphane Lafleur, chanteur, guitariste et leader du quatuor. « Il y a quelque chose de brut là-dedans. Comme je ne suis ni un grand musicien ni un grand chanteur et que j’ai surtout une disposition pour les textes, cette forme musicale s’est un peu imposée à moi. »

À l’instar de nombreux contem­porains dompteurs d’instruments acoustiques, Stéphane Lafleur vient du rock. Plus jeune, il n’échappe pas au rite des groupes qui reprenaient les succès grunge. Puis, il découvre le folk de Beck dans l’album Mutations et, surtout, Richard Desjardins et Fred Fortin. « Il a fallu du monde pour nous donner le goût de chanter en français, nous botter le derrière et nous faire voir le potentiel de la langue française. On le sentait déjà, mais ces gens-là ont remis du beurre dans la poêle », explique-t-il.

Musicalement, Avec pas d’casque se distingue par une approche artisanale et minimaliste qui n’est pas sans rappeler le rock indépendant à l’américaine. Le chant est paresseux, las. Le phrasé, mou, pâteux. Les arrangements sont simplistes, patraques à l’occasion. Un style adopté « par la force des choses », selon Lafleur, qui a démarré en duo avec le batteur Joël Vaudreuil, et que le groupe a ensuite cultivé lorsque s’y sont greffés Nicolas Moussette (lapsteel et basse) puis Mathieu Charbonneau (saxhorn baryton).

« Notre musique est faite avec beaucoup de bricolage, à la bonne franquette, et j’aime que ça se sente. Je ne souhaite pas faire semblant qu’on a plus de moyens qu’on n’en a », dit Stéphane Lafleur. Également scénariste, réalisateur (Continental, un film sans fusil) et monteur au cinéma et à la télévision, il considère Avec pas d’casque comme une sorte d’à-côté. Le parti pris du quatuor pour l’autoproduction dépend à 50 % de cette situation, les autres 50 % étant un souci esthétique. « Il s’agit de savoir ce qu’on veut, de prendre conscience de nos moyens musicaux et de les assumer. Je m’étais toujours dit que nous serions un petit groupe qui ferait de petits concerts dans de petites salles. Au fil des ans, les gens qui nous ont suivis ont un peu nourri cela. »

Dans ses chansons, Stéphane Lafleur raconte des univers en phase avec ceux qu’il étale dans ses films, Continental (qui a remporté le Jutra du meilleur film en 2007) et En terrains connus (2011) : des images fortes, campées dans une banalité bien locale, telles que « le vent comme un gun à clous », « l’amour passe à travers le linge » ou « un ciel de mayonnaise ».

« C’est très domestique », concède Lafleur, qui avoue aimer les petites choses. « J’aime l’idée qu’un film soit assez intime, qu’on y reconnaisse des endroits, les portes d’armoires de cuisine, parce qu’on est déjà allé dans cette cuisine-là. C’est pareil pour les chansons. J’essaie de m’attarder aux mondes parallèles, de décortiquer l’être humain. La pop classique repose beaucoup sur le « je t’aime » ou le « je ne t’aime pas ». Mais entre les deux, il y a un spectre infini de subtilités. »

À saveur plus personnelle, les textes de Canailles s’appuient sur un français plus décontracté encore, presque populaire. C’est une des largesses que permet le folk, selon Daphné Brissette, chanteuse du groupe.

« Ça n’est pas une musique d’innovation. En revanche, il y a vraiment une place pour exprimer sa personnalité. En fait, tout l’effet repose là-dessus : il n’y a pas d’amplification, le rapport avec le public est très étroit, donc on ne peut raconter que ce qu’on a vécu, transmettre son âme véritable », explique-t-elle.

Même son de cloche chez Les Revenants et leur fondateur, Jimmy Beaudoin, dont le langage est plus soutenu et le propos davantage axé sur le fictif. Mais la détermination à imposer une saveur propre, au-delà des confins de la tradition, est aussi palpable.

« La pire chose qui puisse arriver à un artiste est de pasticher un son. Le seul moyen d’être satisfait de son art est de présenter quelque chose de personnel, souligne-t-il. C’est normal de trouver des références, mais ce qui est mis en avant, ce sont des chansons et non un genre. »

 

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canailles

Le groupe montréalais Canailles (ci-dessus), qui a lancé son premier album en avril, rassemble des musiciens aux profils divers. La bande a forgé sa mixture unique (blues, country, cajun, bluegrass) à force de rencontres informelles au parc La Fontaine, à l’été 2009.

La chanteuse, Daphné Brissette, voit dans le folk une suite logique à son passé punk. « C’est une musique qui vient des milieux ouvriers. Elle porte à faire des textes où l’auditeur peut se retrouver facilement », dit-elle. Pour la jeune femme, l’actuelle résurgence du folk a tout du retour du balancier, après l’engouement pour les musiques électroniques.

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Les Revenants combinent folk et rock psychédéliqu­e dans leur album Bêtes lumineuses, lancé en février. Le chanteur et guitariste Jimmy Beaudoin, qui a fondé ce groupe montréalais après quelques années au sein d’une formation punk, évoque un Québec qui a carburé au country de Marcel Martel, Hank Williams, Johnny Cash, etc.

« J’ai l’impression que mon cerveau a absorbé la musique que ma famille écoutait quand j’étais petit, raconte-t-il. Quand j’ai été en âge d’écrire mes chansons, dans l’urgence de m’exprimer, je suis retourné à mes outils premiers. Pour moi, le folk, le country, c’est le langage que je maîtrise le mieux. »

 

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100 % D’AMÉRIQUE

« Folk » pour « folklore », mais aussi pour « les gens ». Le terme englobe l’ensemble des musiques nées des brassages culturels qui ont produit la culture américaine. Ses accents sont anglais, écossais, irlandais, africains et même est-européens.

Ses racines remontent aux premiers jours de l’Amérique. Son émergence en tant que genre musical se situe toutefois au tournant du 20e siècle, avec la migration vers les villes, et c’est Woody Guthrie (1912-1967) qui officialise le ton urbain, communautaire et social du folk. L’avènement du rock l’éclipse, jusqu’à ce que Bob Dylan reprenne le flambeau, dans les années 1960.

Historiquement, le folk diffère du country et de ses variantes (bluegrass, hillbilly, western swing…), aux origines plus campagnardes et blanches, moins axés sur le texte. En pratique, cependant, ils se rencontrent fréquemment, en particulier chez les plus jeunes artistes, qui préfèrent l’appellation « folk » pour sa couverture plus vaste.

 

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