France : Fini les moqueries liées à l’accent ?

Il est presque impossible d’entendre dans les médias français quelqu’un s’exprimer autrement qu’avec l’accent bourgeois parisien. Une pratique qui risque fort de changer, avec l’adoption d’une loi contre la discrimination basée sur l’accent. Explications.

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La discrimination fondée sur l’accent est désormais interdite en France, à la suite d’une modification du code pénal à l’Assemblée nationale fin novembre. Pas banal dans un pays où un purisme souvent outrancier fait partie de l’arsenal des élites parisiennes pour conforter leur pouvoir.

La discrimination liée à l’accent — qui prend souvent la forme de moqueries, d’insultes ou d’ostracisme — est un procédé de stigmatisation somme toute assez violent. Les Québécois l’ont tous subie au moins une fois, mais elle touche au premier chef les Français. La nouvelle disposition législative marque une évolution considérable des mentalités qui profitera à tous les francophones.

J’en ai discuté avec Philippe Blanchet, qui est le père du concept de « glottophobie », à l’origine de la modification de l’article 225-1 du code pénal. La glottophobie décrit tout simplement la discrimination basée sur la langue, ce qui inclut les accents. « Ça paraît une évidence, dit-il, mais c’est une forme de discrimination tellement invisible et tellement entrée dans les mœurs que bien des gens ne la voient pas. »

Philippe Blanchet, professeur de sociologie à l’Université Rennes 2, n’a pas l’accent breton, mais provençal. Né à Marseille, il se classe même dans le 1 % de Français qui ont été élevés dans leur langue locale et qui l’utilisent toujours en famille. C’est d’ailleurs son accent qui l’a mené à la sociolinguistique. Sa thèse doctorale, en 1986, avait porté sur le français parlé en Provence. « J’ai voulu comprendre comment on a construit une société où on n’a pas le droit de parler français à sa façon. »

Dès cette époque, il lance, avec des collègues, un programme de recherche sur les discriminations « potentielles » fondées sur l’accent (« On n’était pas encore certains », raconte-t-il). Le groupe se met en quête de témoignages et là, surprise, ça déboule. Les chercheurs en viennent à conclure que la discrimination ressentie est du même ordre que celles qui se rapportent au sexe, à l’ethnie ou à l’orientation sexuelle. Et en 1998, lors d’un colloque, Philippe Blanchet risque pour la première fois le terme « glottophobie ».

Les gens qui échappent à cette discrimination sont ceux pour qui l’accent parisien est naturel ou qui ont fait disparaître le leur. Il y a deux ans, lors d’un colloque à Paris, j’avais partagé un taxi avec un diplomate français. L’ancien ambassadeur, d’origine alsacienne, parlait encore couramment l’alsacien. Il était fier de me dire qu’il avait travaillé très fort pour éliminer son accent.

Un sondage IFOP réalisé en janvier 2020 révèle que 11 millions de Français auraient été victimes de discrimination liée à l’accent lors d’un examen, d’un concours ou d’un examen d’embauche. Et ça ne compte pas les millions qui, pour cause d’accent, en ont arraché à l’école ou dans leur recherche d’un logement. Le mal frappe une forte proportion de personnes en autorité — 36 % des cadres. À ceux qui sont embauchés malgré leur accent, il est fréquent que l’on conseille de suivre des cours.

En 2016, Philippe Blanchet a publié un petit livre, Discrimination : Combattre la glottophobie, qui a connu un très fort succès médiatique et qui a contribué à populariser le concept. On apprend en lisant ce livre que l’intolérance aux accents est finalement assez récente en France et qu’elle remonterait aux années d’après-guerre.

Même si les moqueries des élites envers le parler populaire sont antérieures à la Révolution française, l’accent a longtemps été perçu comme un problème secondaire. Avant la Révolution française, les trois quarts des Français n’avaient pas le français pour langue maternelle, mais après 1789, les élites parisiennes ont commencé à s’en soucier. La francisation de la France a été le principal objet de l’Éducation nationale. Mais même à la fin du XIXe siècle, la plupart des Français étaient encore élevés dans la langue locale avant d’apprendre le français à l’école. C’est au cours du XXe siècle, sur deux ou trois générations, que le français est devenu la première langue en France, par un processus d’oubli généralisé — et absolument sidérant, quand on y songe.

Le rejet des accents débute vers 1960. Le monopole du français étant assuré en France, les élites parisiennes changent de combat et s’attaquent aux accents. Avant cette période, nombre d’acteurs, de chanteurs et de politiciens ont fait carrière avec de gros accents sans que cela leur nuise : Fernandel, Raimu, Fernand Raynaud. Idem pour Arletty, Édith Piaf ou Jean Gabin, qui s’expriment avec des accents nettement populaires. Mais après 1958, on ne verra plus un premier ministre ou un président s’exprimer autrement qu’avec l’accent bourgeois parisien. Même chose dans les médias, à tel point qu’une série comme Bonjour la vie, censée se passer à Marseille, n’a aucun personnage avec l’accent de Philippe Blanchet.

Il existe en France une hiérarchie très nette des accents en trois paliers. Au sommet, le parler bourgeois parisien. À la cave, les accents du Nord — breton, alsacien, ch’ti, franc-comtois —, qui ne sont pas du tout tolérés. Sur le palier du milieu se classent les accents méridionaux (provençal, corse, gascon, béarnais), l’accent populaire parisien et l’accent québécois. « Ce sont des accents jugés sympas, mais pas sérieux. Les journalistes qui les ont sont en général ravalés au rang de l’humour, de la météo ou des sports », explique Philippe Blanchet.

Mon travail d’auteur m’a souvent amené à être interviewé à la radio en France. Un jour, à micro fermé, un journaliste m’a expliqué le drôle d’effet que je produisais : « Avec vous, ce qu’il y a de particulier, c’est que vous faites part d’observations très sérieuses et bien documentées, mais avec votre accent, ça fait contraste. » Je peux m’estimer chanceux.

Le travail de Philippe Blanchet coïncide avec un réveil de conscience et une montée de la tolérance aux accents que j’avais moi-même perçue il y a 20 ans, lors d’un premier long séjour. Au deuxième voyage, presque 15 ans plus tard, le changement d’attitude était devenu très net. « Parmi les facteurs qui ont pu y contribuer, il y a eu la popularisation du parler des banlieues porté par un genre musical, le rap », dit Philippe Blanchet. J’y ajouterais la loi sur le contenu francophone des radios, qui a grandement facilité l’arrivée des Québécois dans le vedettariat français et forcé l’introduction de musiciens et d’artistes maghrébins, qui ont également fortement marqué la télé et le cinéma. Autre marqueur important : le succès retentissant du film Bienvenu chez les Ch’tis, de Dany Boon, en 2008, avec 20 millions d’entrées.

Tant et si bien qu’en 2018, lorsque l’ex-candidat présidentiel Jean-Luc Mélenchon s’est moqué de l’accent toulousain d’une journaliste trop insistante — « Quelqu’un peut-il me formuler une question en français ? » —, il y a eu une levée de boucliers de la part de la presse française, ce qui ne s’était pas vu depuis longtemps. Autre signe d’évolution : la nomination récente du premier ministre Jean Castex, avec son gros accent catalan. Bon, cette nomination a elle-même été source de bien des moqueries — « Peut-on sérieusement parler politique avec un accent pareil ? » —, mais il est évident que cette forme de discrimination se ringardise. Enfin.

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Intéressant. Je me souviens du «On n’est pas couché» où feu Jean-Pierre Mocky avait montré son grand agacement pour l’accent de Fred Pellerin.

Je n’ai pas trouvé trace d’une série télé située à Marseille qui s’appellerait «Bonjour la vie». Peut-être aviez-vous en tête «Plus belle la vie» ?

Bizarre d’avoir, dans un journal québécois, tout un article sur une loi française dont en France personne ne parle ni même n’a entendu parler car c’est vraiment un non-sujet. Il n’y a tout simplement pas de discrimination fondée sur l’accent. Cette loi est probablement due à l’initiative d’un député et de gens en mal de notoriété mais c’est raté, ça tombe à plat et ils restent dans leur anonymat. Il y a cependant quelque chose d’irresponsable dans cette démarche puisque voilà une loi supplémentaire qui non seulement va rendre notre Droit encore plus touffu mais va rejoindre des centaines, voire des milliers de lois toutes plus inutiles les unes que les autres. Bref, brasser de l’air pour exister semble être une préoccupation largement partagée de nos jours…

Lois inutiles? Oui, peut-être; il y a tellement de lois inutiles à travers le monde. Par contre, un article très pertinent de M Nadeau » Partout de part le monde on se « pique » d’être LA référence sur plein de trucs. En matière de « langue française », toute critique envers la France, encore davantage envers Paris, fait office de lèse majesté à cette France qui se veut tellement républicaine mais en se couvrant d’un drap monarchique.
« Brasser de l’air pour exister… » Mais non, juste pour noter des vérités. Toutes les vérités méritent-elles une loi? Mais non. Mais il est toujours permis de sourire, même si le rire est parfois un peu »jaune’.