François Mitterrand : prix Nobel du romanesque

Il y a 40 ans, le 10 mai 1981, le peuple français se choisissait un nouveau président : François Mitterrand. Cet être unique adorait les écrivains… et sa vie en a inspiré plusieurs.

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Rien ne faisait plus plaisir à François Mitterrand que de se voir attribuer une « personnalité romanesque ». Celui qui fut président de la République française pendant 14 ans à partir de 1981 — hé oui, il y a 40 ans ce printemps — était tout autant une personnalité politique que littéraire. C’était une posture voulue, vécue, assumée. C’est que, pour lui, les livres étaient au centre de tout. S’il avait fallu « commencer par le commencement », pour reprendre l’expression de Vladimir Jankélévitch, il aurait d’abord lu un bon livre. J’avais 10 ans lors son élection. À 20 ans, je parcourais seul la campagne française et visitais l’hôtel Au Vieux Morvan où il logeait lorsque, député, il allait dans la circonscription de la Nièvre qu’il représenta pendant des décennies. En chemin vers Château-Chinon, je me souviens des paysages de la colline de Vézelay, haut lieu de l’histoire de France, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Je me rendis jusque dans le sud de la Bourgogne pour faire l’ascension de la roche de Solutré, lieu mythique de la mitterrandie qu’il visitait chaque année à la Pentecôte. J’ai lu des dizaines de livres le concernant. François Mitterrand aura accompagné fidèlement toute ma jeunesse. L’amour est quelque chose qui n’a pas besoin d’être expliqué ni compris.

Il aimait les livres, mais peut-être encore plus celles et ceux qui les écrivent. Toute sa vie, il a côtoyé des intellectuels, des journalistes, des romanciers, des poètes. Devenu président au début de la soixantaine, il les recevait à l’Élysée, pour des rendez-vous qui donnaient parfois l’illusion qu’il avait tout son temps. C’était bien lui, le maître illusionniste. Des dizaines d’entre eux, comme Marguerite Duras, dont il était très proche depuis la Deuxième Guerre mondiale, ont raconté leurs moments d’intimité avec lui. Tous les grands écrivains de passage à Paris étaient ses invités. Ces amis lui offraient des livres rares. Les éditeurs, complices, lui faisaient acheminer leurs pépites avant publication. Lorsqu’il marchait dans Paris, c’était comme un pèlerinage en hommage aux libraires qui font que Paris est Paris. Puis, même si de tous les grands travaux dont il a été l’instigateur, on retient surtout la pyramide du Louvre réalisée par Ieoh Ming Pei — qui incidemment est aussi l’architecte de Place Ville Marie à Montréal —, c’est pour moi le projet de grande bibliothèque, portant aujourd’hui son nom, qui demeurera son legs le plus emblématique. Quiconque a pu admirer ces magnifiques tours de verre en forme de livres ouverts dans l’Est parisien sait de quoi je parle. C’est un salut à la culture comme les pierres d’Assouan le sont pour les monuments et pyramides d’Égypte dont elles sont à la fois le socle et la promesse. Je sais, je sais, elle a ses détracteurs, mais son architecture est incomparable et son esthétisme saura traverser le temps. N’est-ce pas ce qui compte réellement, au fond ? La trace qu’on laisse est plus importante que les égos qu’on froisse. Il disait : « Toute bibliothèque est une arme dans le combat de la liberté. »

Une vie pleine

François Mitterrand n’a rien voulu lâcher. Il a mené une vie simple, double, triple parfois. C’était l’homme d’un terroir, celui de Jarnac, en Charente. Le lieu des origines, conservatrices et catholiques, et duquel il gardera un attachement à une certaine littérature, celle de Péguy et de Jacques Chardonne. Puis, cette maison de vacances dans les Landes, à Latche, avec son grenier rempli de livres empilés. Ces sentiers en forêt, où il aimait marcher avec son chien Baltique, et où il reçut tout autant des amis que l’Helmut Kohl d’avant la réunification allemande. Paris, bien sûr, lieu de la politique et du pouvoir. Et enfin ces endroits de tous les possibles qu’ont été pour lui Venise et Assouan, où il séjourna à l’hôtel Old Cataract, surplombant le Nil, encore quelques jours avant sa mort, comme nous le rappelle le très beau Le dernier Mitterrand, publié en 1996 par Georges-Marc Benamou. Il connut les affres, les errements, tout autant que les actes de courage de la Deuxième Guerre, il a affronté le général de Gaulle des années 1960 comme peu de gens de sa génération n’ont osé le faire, il a rassemblé une gauche toujours en proie à toutes les folies et tous les déchirements pour mener une coalition victorieuse contre toute attente en 1981. Et puis il a aimé, aimé beaucoup.

Me reviennent en tête ces photos que l’on croise dans les magazines. Le président, lunettes épaisses sur le nez, lisant dans l’avion présidentiel, dans un fauteuil à l’extérieur de la maison de Latche, étendu sur un sofa dans l’appartement de la rue de Bièvre, à Paris. La littérature est une nourriture quotidienne. Elle le rapproche des grands mythes, de Dieu et des anges, mais elle est aussi ce qui le relie au monde. Au dernier jour de sa présidence, en mai 1995, c’est à Jean d’Ormesson qu’il donnera rendez-vous à l’Élysée. On imagine la scène. Le président socialiste, visage placide affadi par la maladie, partageant ses dernières bouffées d’oxygène élyséennes avec un honorable écrivain, certes, mais dont les accointances politiques à droite sont bien connues. C’est tout Mitterrand, théâtral et énigmatique, épatant et moqueur, incompris parce que souvent incompréhensible. « La naissance et la mort sont les deux ailes du temps », écrivait-il dans L’abeille et l’architecte en 1975.

Prix Nobel du romanesque

Erik Orsenna, un temps conseiller auprès de Mitterrand, a écrit un beau roman sur ces années. Intitulé Grand amour, l’ouvrage trace un portrait délicieux — mélange de douce ironie et de franche admiration — de l’ancien président. « Il devait espérer secrètement qu’un jour prochain l’académie de Stockholm ajouterait une autre médaille à sa collection, le prix Nobel de la vie la plus pleine et mystérieuse, le prix Nobel du romanesque. Notre président, je le comprends maintenant, se désintéressait de notre petite croisade politicienne. Il avait d’autres perspectives en tête. Il se préparait pour la compétition suédoise, la lutte ultime, juste avant de mourir, pour le titre de l’humain le plus vivant du XXe siècle. Voilà pourquoi il détestait tant Malraux, son concurrent le plus sérieux », écrit Orsenna.

Mitterrand a inspiré de très beaux livres. C’est que le personnage, à la croisée de la littérature et de la politique, du XIXe et du XXe siècle, de la vie et de la mort, fascine autant qu’il exaspère, ne laisse personne indifférent. Certains des livres les plus intéressants concernent d’ailleurs les dernières années de sa vie, les années crépusculaires. C’est peut-être face à la mort, ce moment où certaines nuances prennent plus d’éclat, que l’homme se dévoile le plus. L’un de ces livres qui me sont les plus chers est sans contredit Le vieil homme et la mort, de Franz-Olivier Giesbert. J’en suis à ma troisième lecture en 25 ans et c’est toujours avec le même plaisir, la même émotion, le même sourire, aussi. C’est que Giesbert — auteur et aujourd’hui éditorialiste au Point — est un conteur espiègle, érudit, savoureux. C’est un portrait enchanté d’un grand enchanteur. « C’était un Casanova de la politique qui allait toujours au bout de lui-même. Il savait charmer son monde de sa voix mélodieuse, invoquer les pauvres de l’Évangile, susurrer la lune, le ciel et les lendemains qui chantent. Il a emmené deux ou trois générations au-dessus d’elles-mêmes et d’une société qu’elles refusaient. Après quoi elles tombèrent de haut, parfois », écrit Giesbert dans les premières pages de son livre. « Ma vue n’est plus ce qu’elle était, dit Mitterrand à l’auteur quelque temps seulement avant sa mort. Mais j’espère bien que je pourrai lire des livres jusqu’au bout. Mourir avec un livre en main, c’est le rêve. » 

Laure Adler, écrivaine, biographe de Duras, essayiste et maintenant animatrice de L’heure bleue sur France Inter, a publié pour sa part L’année des adieux, sur les derniers mois de Mitterrand à l’Élysée. Adler a passé la dernière année du règne à ses côtés. Il lui avait accordé libre accès — au palais comme à ses collaborateurs — pour qu’elle puisse en témoigner. Le président était alors malade, souffrant, très affaibli. Vivant déjà dans sa propre légende, sa propre postérité. Une fin empoisonnée par quelques affaires et par le désir de plusieurs de ses proches de passer à autre chose. Il avait fait son temps, il était un homme du passé, murmurait-on avec de moins en moins de gêne. Rarement aurons-nous vu un personnage entrer si rapidement dans l’histoire — de Gaulle, peut-être. On n’en a pas fini avec Mitterrand. On n’en a jamais fini avec l’histoire. Quarante ans après l’élection historique de 1981 — accomplie au prix d’une carrière qui pourrait ressembler davantage à celle d’un boxeur qu’à celle d’un politicien —, l’homme fascine toujours autant. Devenu président avec le slogan le plus délirant que le monde ait connu, « Changer la vie », le politicien ne pouvait que décevoir, mais la légende, elle, est toujours bien vivante. 

Dans Le dernier Mitterrand de Benamou, on croise un homme fatigué, mais pas à bout de souffle. C’est un livre sur l’amitié, sur les jours et les heures qu’on décompte au lieu d’additionner, sur le temps — la grande obsession de l’ancien président —, mais aussi sur la souffrance et le sens de la vie. Ce livre a d’ailleurs été adapté au cinéma en 2005 sous le titre Le promeneur du Champ-de-Mars, avec un Mitterrand magnifiquement interprété par Michel Bouquet. Le dernier Mitterrand raconte un homme qui jongle avec l’Histoire : « Avec un air mystérieux, écrit Benamou, il me dit d’approcher, manière que je saisisse l’importance de la confidence. Il fronce les sourcils, l’œil aigu, attend ma totale attention, et me glisse à voix basse : « En fait, je suis le dernier des grands présidents… » » Il n’avait pas tort. Ses deux septennats, qui s’étalent de 1981 à 1995, auront vu un renversement du monde aussi important que celui de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’arrivée de l’informatique de masse, les débuts de la mondialisation, la chute du mur de Berlin et la réunification allemande, l’effondrement de l’Union soviétique et de l’illusion communiste, l’implosion de l’apartheid en Afrique du Sud, la fin de la guerre froide. Puis, Mitterrand ajouta : « Dans le futur, ce régime pourra toujours s’appeler la Ve République… Mais rien ne sera plus pareil. Le président deviendra une sorte de super-premier ministre, il sera fragile. »

Un jour où je rendais visite à Jacques Attali dans sa maison de Neuilly, il m’avait entraîné dans les combles de sa résidence, là où était installé son bureau-bibliothèque et où l’on retrouvait sa collection de sabliers. « Il faut donner du temps au temps », disait Mitterrand, mais c’est aussi l’un des thèmes centraux de son ancien conseiller. Attali a d’ailleurs publié Histoires du temps en 1982, au moment même où il travaillait au cabinet du président, dont il est devenu au fil des ans un ami très proche. C’était avant la brouille qui a suivi la publication des notes prises par Attali lorsqu’il travaillait à ses côtés, parues sous le titre Verbatim et en trois volumes, avant la mort du président. Cela n’a pas empêché Attali de proposer C’était François Mitterrand en 2005, un excellent portrait, et d’être encore aujourd’hui l’un de ses plus fidèles défenseurs. Voyant des livres que Mitterrand lui avait dédicacés, j’avais été frappé par la qualité de sa calligraphie.

« Mitterrand prenait son temps pour écrire », avais-je tenté.

« Non, il prenait du temps pour penser », avait rétorqué Attali.

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Comme c’est toujours le cas, Dominique Lebel excelle à mettre en valeur ces personnages qu’il apprécie tout particulièrement. Peu de monde je pense ne pourrait faire beaucoup mieux que lui. Cependant, j’aimerais apporter ici mon propre témoignage qui aura je l’espère l’humble mérite de nuancer son vibrant panégyrique au grand immortel que fut François Mitterrand.

Le 10 mai 1981 est un jour et surtout la nuit qui suivit qui raisonnent toujours dans ma mémoire. J’habitais alors à Paris, j’étais un jeune prof au collège Arthur Rimbaud de Nemours (une ville moyenne à environ 70 kilomètres au Sud-Est de Paris). Comme beaucoup de parisiens je déambulais sur la Rive-Gauche entre la Seine, le Boul Mich’, la Sorbonne et la Place du Panthéon.

Il y avait une liesse populaire incroyable, une sorte d’hypnose collective, des gens qui buvaient du champagne dans la rue, qui célébraient cette victoire historique de la Gauche et surtout de l’Union de la Gauche puisque presque tous les partis de gauche, incluant les communistes avaient supporté son élection.

Pourtant, j’étais depuis les quelques mois qui précédèrent ce scrutin historique : devenu un peu sceptique. Entre les 110 propositions du futur président et sa véritable capacité de réalisation. Ce n’était pas faute de ne pas avoir lu et relu le manifeste de l’Union de la Gauche. Je doutais.

Les faits m’ont donné raison. L’homme qui dénonçait un an plus tôt l’accroissement du nombre des chômeurs qui avait dépassé sous Giscard le million avec ses politiques néo-libérales, ne put jamais infléchir cette courbe. En 1995, au terme de ses 14 ans d’exercice, le taux de chômage de la population active culminait au-dessus de 10% et depuis quarante ans maintenant, le taux de chômage officiel s’est toujours maintenu entre 8 et presque 11%.

Bon an, mal an, c’est toujours environ 3,5 millions de personnes qui n’ont pas d’emploi. C’est pourtant Mitterrand qui déclarait que : « le chômage était une lèpre ». Une pandémie qui fait plus de victimes que la Covid 19.

Même des promesses pourtant assez simples de titulariser de jeunes professeurs comme moi à l’époque ne se sont pas traduites dans les faits. Si bien que chaque année il se trouvait des centaines de profs qui ne voyaient pas leur contrat renouvelé pour toutes sortes de futilités. L’omniprésence des syndicats rendant la titularisation seulement possible pour les syndiqués.

En sorte que pour moi, Mitterrand reste un homme exceptionnel pour son érudition, mais finalement très destructeur politiquement. Il exécrait les communistes, il est parvenu à ses fins de réduire ce parti populaire au rang de tiers parti. Il a contribué à faire du PS (Parti Socialiste) le premier parti de France, parti qui aujourd’hui n’est plus que l’ombre de lui-même.

Il a pavé une voie royale pour la droite, incluant la plus réactionnaire.

Ses héritiers n’ont rien trouvé de mieux que de vendre son impressionnante bibliothèque aux plus offrants. Ainsi même ses livres rares ont été disséminés aux quatre vents. L’héritage de Mitterrand se limite-t-il à : pas grand-chose finalement. Seuls quelques intellos (souvent juifs d’ailleurs) font survivre ce culte de la personnalité, comme s’il fut le Messie depuis 2000 ans espéré et toujours pas encore arrivé. Culte profane et pitoyable s’il en est.

La gauche française guidée par Mitterrand fut comme nulle autre pareille, capable de se vautrer dans la plus complète abjection : champagne, caviar, cocaïne et partouzes avec un petit zeste de corruption.

Nota : Jacques Attali faisait probablement référence à cette maxime de Nicolas Boileau :
« Avant donc que d’écrire, apprenez à penser. »