Fred Pellerin, de Saint-Élie à Paris

« Chez nous, en Amérique, on se bat chaque jour pour parler français », dit Fred Pellerin à des spectateurs émus par son audace et sa parlure. Notre journaliste raconte l’incroyable succès du conteur dans sa tournée en France.

Les gens font la file dans le hall du Grand Théâtre de La Coursive, un ancien couvent de La Rochelle où Fred Pellerin vient de triompher devant une salle comble.

Debout près d’une table où s’empilent livres, CD et affiches, le conteur de Saint-Élie-de-Caxton signe des autographes et discute d’un air décontracté avec ses admirateurs, qui le tutoient d’emblée.

« Tu fais un bien immense à la réputation du Québec en France ! » lui lance l’un d’eux, particulièrement ému, avant de le serrer dans ses bras dans un élan d’enthousiasme.

Quelques minutes plus tard, c’est au tour du directeur de La Coursive de chanter les louanges de l’artiste pendant une petite réception organisée dans la loge de celui-ci. « C’était magique », dit-il. Qu’importe s’il n’a pas compris tous les mots d’artifice de l’athlète du verbe. « C’est formidable de ne pas tout saisir du premier coup, ça ouvre l’imaginaire… » Son adjointe, programmatrice de la salle, n’en revient toujours pas : les 1 003 billets de L’arracheuse de temps se sont envolés en deux jours… il y a six mois.

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Confortablement niché dans un canapé, une bière de l’île de Ré à la main, Pellerin n’en revient pas lui non plus. Encore vêtu de son costume de scène rayé, les cheveux ébou­riffés et l’œil fatigué derrière ses éternelles lunettes rondes, il vient de mettre un point final à une virée de deux semaines dans la vallée de la Loire et en Poitou-Charentes. Sa 50e tournée outre-Atlantique depuis ses débuts ici, il y a une douzaine d’années.

« Jamais je ne me serais attendu à ça. Jamais. Pas avec des contes ! C’était déjà une surprise que ça marche au Québec en dehors de Saint-Élie. Alors, imagine la France… »

Devant un plateau de fromages et de charcuteries, le directeur du Grand Théâtre tente de convaincre Pellerin de revenir à La Rochelle. Mais il devra patienter : l’agenda du conteur est déjà rempli jusqu’en 2013 !


Dans le métro de Paris, on annonce déjà le spectacle qu’il donnera en décembre.

D’ici là, sa productrice française, Geneviève Girard, prépare fiévreusement sa rentrée parisienne en décembre prochain – l’affiche du spectacle qui sera présenté à l’Alhambra est placardée partout dans le métro de Paris. « Dans 12 à 18 mois, ce sera l’Olympia », jure la directrice fondatrice de l’agence Azimuth, qui gère aussi les destinées de la chanteuse québécoise Lynda Lemay, véritable star en France.

« Ah, qu’elle est belle, la France ! »

Nous sommes en route vers Châteaubriant, étape suivante de la tournée, et Fred Pellerin s’émerveille devant les paysages de la Loire. Soudain, il ralentit devant un panneau annonçant le village de Vay, où il s’est produit dans un petit festival, en 1999. « C’est ici que mon aventure française a vraiment commencé. On jouait dans une vieille grange, c’était à la bonne franquette… »

Précédé par les échos de son succès grandissant au Québec, il a vu les invitations commencer à se multiplier. « C’était pas payant, mais je voyageais sur le bras de mes contes. Je tripais. C’était inespéré. »

Aujourd’hui, à 34 ans, il est déjà un vieux routier de la France, qu’il a quadrillée d’est en ouest et du nord au sud. Son spectacle de ce soir sera son 300e. Et le public en redemande, pour le plus grand bonheur de sa productrice française, arrivée plus tôt de Paris en TGV pour voir son poulain à Châteaubriant.

« La première fois que je l’ai vu sur scène, je n’ai rien compris, mais j’ai tout saisi, se rappelle Geneviève Girard, la cinquantaine pimpante. Quand j’ai parlé de Fred à mes collègues, ils m’ont dit : « Ça va pas la tête ? » Je leur ai répondu : « Voyez-le ! » Ils ont tous craqué. »

Invités à Paris pour voir un « showcase » de Pellerin, des dizaines de programmateurs de salles des quatre coins de la France sont aussi tombés sous le charme de ce fils de comptable agréé devenu « conteur agréable par mégarde », après avoir été « contaminé », comme il le raconte souvent, par les histoires de sa grand-mère, de son père et des habitants de son village.

« Fred n’a pas vraiment d’équivalent ici, dit Geneviève Girard. Ce qu’il raconte est universel et on sort de son spectacle avec un supplément d’âme. C’est émouvant, poétique. »

Le spectacle connaît plus de succès en province qu’à Paris, où « Fred est encore en construction », explique-t-elle. Ça ne l’a pas empêché, à l’automne 2009, d’affi­cher complet pendant cinq semaines au Théâtre du Rond-Point, près des Champs-Élysées, puis à L’Européen, salle de 500 places où il s’est produit à une douzaine de reprises l’an dernier.

À l’aise dans les médias, Pellerin a accordé des entrevues remarquées au journal télévisé de France 2, puis au micro de Philippe Meyer, sur France Inter, qui l’a décrit comme « le plus talentueux des enfants [du Canada] : drolatique, poétique, sarcastique, festif ». Le Nouvel Observateur, L’Express, Le Figaro ont tous brossé des portraits flatteurs de Pellerin, qui parle « la plus jolie langue qu’il nous a été donné d’entendre », selon un article publié l’an dernier dans Le Monde 2. « Il invente des mots tellement beaux, tellement justes, qu’on ne comprend pas qu’ils n’aient à ce jour d’existence officielle », lit-on encore dans le magazine hebdo du quotidien Le Monde. « Il crée des collisions, des collusions, des arabesques, de la voltige, bref, tout un tas de figures inédites dans la langue et la syntaxe de France. »

Contrairement à la plupart des artistes québécois qui « cartonnent » en France, Pellerin ne modifie pas son accent quand il traverse l’Atlantique. Tout au plus évite-t-il certains québécismes (comme « bécosse ») et prend-il soin d’expliquer le sens de certaines expressions, à grandes rasades d’autodérision. « Vous en faites pas, je comprends pas tout ce que je dis moi non plus ! » lance-t-il aux spectateurs, qui éclatent de rire, comme rassurés…


Après un spectacle à Larochelle, Fred Pellerin signe des autographes et discutent avec les spectateurs.

Ce soir, au Théâtre de Verre, à Châteaubriant, certains spectateurs rencontrés après la représentation avouent n’avoir compris « que dalle » au début de la soirée. « Il faut s’habituer au vocabulaire et au débit du conteur », me dit l’un d’eux, un enseignant dans la trentaine. « Je peux trouver mieux, c’est pas mon truc », ajoute un adolescent, qui avait obtenu son billet grâce à son école, qui encourage les élèves à voir des spectacles. Mais la plupart semblent ravis de leur incursion dans l’imaginaire débridé de Fred Pellerin.

Ce soir, comme après tous ses spectacles en France, l’artiste signe des autographes dans le hall du théâtre. Et comme tous les soirs, ou presque, un lot de « québécophiles » en profitent pour lui parler, les yeux brillants, de leur dernier (ou de leur prochain) voyage au Québec – ou de celui d’un ami, d’un voisin, d’un parent…

Le lendemain, à Nantes, des dizaines de membres de l’Association France-Québec locale accueillent chaleureusement le conteur après son spectacle au Grand T, où il vient de « casser la baraque » devant un millier de spectateurs. Assis dans l’escalier du théâtre, ils le mitraillent de questions sur l’origine de ses contes, sa démarche de création, l’avenir du français en Amérique.

« Vous inventez des mots, vous êtes un bel exemple de liberté par rapport à la langue, lui lance une femme dans la quarantaine. En France, on est plus corsetés… »

Pellerin accepte poliment le compliment, avant de se lancer dans une comparaison animée entre la langue « bescherellisée et grevissée » des Français et sa propre « parlure ».

Beaucoup de Français ont encore une image folklorique de l’accent et de la langue parlée au Québec. Ne risque-t-il pas de cristalliser cette image avec ses contes ruraux ? « Moi, on m’a beaucoup « exotisé », répond-il. On m’a souvent dit : « Vous me ramenez à ce qu’on était en telle année. » Ça m’énarve ! J’ai pas l’impres­sion d’être hors de mon époque et de faire de l’ethno qui griche pour les rares qui comprennent mon langage. »

Heureusement, la perception change. Les Français, pense-t-il, le considèrent de moins en moins comme un artiste folklorique et de plus en plus comme « un gars qui aspire à une certaine poésie ». « Je ne veux pas qu’on me dise : « Ah ! c’est beau, l’accent du Québec. » Je veux qu’on me dise : « Elle parle, ta langue, elle goûte. » Parce que le français, on ne le prend pas avec des gants blancs de musée, on le fait vivre. »

Au fil de ses nombreux voyages, sa vision de la France s’est peu à peu modifiée. Il a arrêté, dit-il, de fantasmer sur la France des poètes et le Paris de l’absinthe… Mais ce n’est, étrangement, qu’après une trentaine de voyages, en 2009, qu’il a vécu un choc culturel, après s’être établi à Paris pendant plusieurs semaines pour une série de spectacles. « Je me suis aperçu qu’il y a des gens dans la hiérarchie à qui on ne peut pas toucher l’épaule quand on leur parle, dit-il. Des gens qui ne mangent pas à la même table que le petit monde. J’ai aussi constaté qu’on ne mange pas aux mêmes heures, qu’on ne boit pas notre café de la même manière. »

Bref, il s’est rendu compte qu’il n’était pas français. « Je pars de loin, parce que j’ai longtemps pensé que les Québécois étaient des Français perdus en Amérique. Je me bâtissais avec cette idée-là. Si je ne suis plus un Français, il me reste quoi, à part le « perdu en Amérique » ? »

Près de deux ans et une douzaine de tournées plus tard, il n’a toujours pas résolu cette question. Et il transporte sa quête identitaire sur scène, dans L’arracheuse de temps.

Au rappel, après les remerciements d’usage, il change de registre et adopte un ton grave, quasi solennel. « C’est très symbolique de raconter mes histoires dans ce bout-ci de la France, lance-t-il, parce qu’elles ont été cueillies dans une tradition orale portée chez nous il y a quatre siècles par des bateaux en provenance d’ici… »

À ces mots, la foule se tait. On n’entend plus que le bruit sourd du système de ventilation de la salle. Le conteur poursuit : « Au Québec, on est six millions à parler français. Dans une Amérique du Nord qui compte 300 millions d’anglophones. Chez nous, parler français demande résistance et inventivité. Sachez-le : on se bat chaque jour pour nos arpents de neige. Je pense que les contes et les chansons auront été pour un petit quelque chose dans le fait qu’on puisse encore se parler en français en Amérique en 2011. »

La foule se lève d’un bond pour l’applau­dir. Quelques instants plus tard, Fred Pellerin s’élance vers les coulisses. La foule est encore debout quand il se dirige vers sa loge. Une autre tournée vient de prendre fin.

Quand il reviendra en France, dans quelques mois, il sentira de nouveau ce besoin de rappeler sur scène la difficulté de continuer à parler français en terre d’Amérique.

« J’ai encore de quoi à régler, dit-il. Ça doit être bien adolescent, mais on dirait que j’ai besoin de leur en parler. Je n’attends rien d’eux autres, je le dis pour me décoller la tique. Je veux lui arracher la tête, sinon elle va rester prise dans ma peau. »

Mais un jour, il en est certain, il reviendra ici et ce rappel sera superflu. Sa quête identitaire sera chose du passé.

Fred Pellerin peut prendre son temps, le public français n’est pas près de se lasser de lui, selon le conteur français Yannick Jaulin, rencontré à Nantes. « Il y a des artistes québécois, comme Garou, dont la carrière en France ressemble à un plat qu’on met au micro-ondes : ça chauffe vite, mais ça retombe aussi vite. Fred, lui, est un plat qui mijote dans la marmite à petit feu. Il s’inscrit dans la durée. »


La tournée de Fred en…

UNE CHANSON

« MILLE APRÈS MILLE »

De sa voix mélancolique, Pellerin fait résonner aux quatre coins de la France cette ballade popularisée par Willie Lamothe et superbement reprise sur son disque Silence. Après 10 jours de tournée, quand il s’ennuie de sa conjointe et de ses trois enfants, les paroles de cette chanson prennent tout leur sens…

« Ma vie est un long chemin sans fin / Et je ne sais pas très bien où je m’en vais / Je cherche dans les faubourgs et les villes / C’est dans l’espoir d’accomplir mon destin / Mille après mille je suis triste / Mille après mille je m’ennuie / Jour après jour sur la route / Tu ne peux pas savoir comme je peux t’aimer. »

UN LIEU

LA BANQUETTE ARRIÈRE DE LA VOITURE

Sur la route, il confie le volant à l’un de ses deux compagnons de tournée (le sonorisateur Daniel Savoie et l’éclairagiste Julien Mariller) et transforme la banquette arrière en bureau mobile.

« Sur la route, j’ai les écouteurs dans le nez et les oreilles, je suis dans ma bulle… Tellement que mes techniciens m’ont dit : « Ostie, avant on se parlait ! » J’écoute des nouveautés musicales, je regarde des films, des documentaires, je lis des scénarios, des livres – en ce moment, c’est Le livre des brèves amours éternelles, d’Andreï Makine. »

UN OBJET

SON IPHONE

Du matin au soir, il a souvent la tête vissée à son iPhone. Quand il ne parle pas à sa conjointe ou à ses enfants, il envoie des courriels, s’informe de la situation au Japon ou discute de l’un ou l’autre de ses mille projets en chantier (dont un nouvel album de chansons, un conte symphonique avec Kent Nagano et l’Orchestre symphonique de Montréal, un autre film basé sur un de ses contes, sa participation à la Fête nationale du Québec, la conception de son prochain spectacle…). Pas étonnant qu’il ait reçu de son fournisseur de téléphonie une facture de plus de 1 000 dollars après une récente tournée !