Frères

Extrait du roman Frères, par David Clerson, avec l’aimable autorisation des éditions Héliotrope. 

Frères

Ils avançaient au milieu des battements d’ailes et des cris des oiseaux qui s’envolaient autour d’eux par dizaines. Leurs pieds s’enfonçaient dans la vase. L’odeur du sel emplissait leurs narines, mêlée à celle d’une eau boueuse, stagnante, marécageuse. Le premier, manchot, marchait devant, d’une démarche incertaine, comme si son membre manquant nuisait à son équilibre. Le second le suivait quelques mètres plus loin avec ses bras d’infirme, trop courts pour son corps. Tous deux avaient de l’eau jusqu’au ventre et la sueur coulait le long de leurs visages, si semblables avec leurs regards noirs et leur air de dieu étrange, primitif.

Ils ne s’étaient jamais aventurés si loin dans les marais côtiers. Mais ce jour-là, les mouettes et les cormorans s’y étaient réunis par centaines, criant, battant des ailes, faisant claquer leurs becs. Un couple d’urubus à tête rouge planait même au-dessus de la scène. Ces charognards ne s’étaient pas réunis pour rien : la nuit dernière, la tempête avait dû abandonner quelque chose sur les côtes marécageuses. C’est le plus jeune des deux frères qui avait eu l’idée d’aller voir. L’aîné avait accepté, sans avouer qu’il craignait la marée qui pourrait les surprendre dans les marais. Mais il marchait maintenant devant, écartant les herbes hautes de son seul bras, et c’est lui qui avait vu l’oeil en premier, dévoilé à son approche par la fuite des oiseaux occupés à le dévorer.

C’était l’oeil d’un monstre venu de mondes inconnus des deux frères, d’univers abyssaux où grouillaient des créatures semblant appartenir à un ordre des choses qui leur était étranger. Autour de son corps mou s’étiraient de longs tentacules blanchâtres légèrement putréfiés qui flottaient sur l’eau du marais. Des ventouses s’y ouvraient comme en une longue série d’yeux ou de gueules édentées. Les deux frères regardaient silencieusement la scène, le cadet s’étant rapproché de l’aîné, installé à ses côtés, là où aurait dû se trouver son bras manquant. Au-dessus d’eux, des oiseaux s’étaient réunis, volaient et criaient, masquant le soleil, impatients de retrouver leur festin. Dans l’ombre, l’oeil mort de la bête semblait regarder les deux frères malgré le sang noir qui s’en écoulait. Le plus jeune dit : « C’est un signe. Ce n’est pas pour rien. C’est aussi de la mer qu’est venu notre chien de père. »

De retour chez eux, ils n’avaient rien dit à leur mère, occupée à cuisiner un ragoût de chèvre. Et de toute façon, ils savaient qu’il n’y aurait bientôt plus la moindre trace de leur découverte, qu’elle disparaîtrait, dévorée de jour par les mouettes et les autres volatiles marins, et de nuit par des rats, des loutres voraces, des chiens errants, et en tout temps par des hordes d’insectes volants et rampants qui creuseraient son corps, s’enfonçant dans sa chair comme en d’innombrables terriers et qui, à terme, n’en laisseraient rien : aucune trace, aucune preuve de son existence.

Ils n’en avaient rien dit à leur mère, ils ne savaient pas si elle les aurait crus, mais ils savaient que la bête correspondait à ce qu’elle leur disait de la Grande Mare, l’océan, de cette étendue infinie d’eau noire et agitée, imprévisible et dangereuse, qui s’ouvrait devant eux, mais fermait leur univers, et où vivaient, leur disait-elle, des créatures monstrueuses, démesurées, des poissons bicéphales, des tortues aux carapaces grosses comme des îles, des baleines aux bouches si grandes qu’elles pouvaient avaler des cités entières. Ils n’en avaient rien dit à leur mère, comme ils lui parlaient de moins en moins de leur vie au fur et à mesure qu’ils grandissaient, encore enfants mais de plus en plus adultes, affranchis, et qu’elle sortait de moins en moins de leur maison de planches grises, peu à peu gagnée par la cécité, sachant toujours nourrir ses chèvres, ramasser les plantes qui poussaient dans la plaine et les algues que la marée laissait sur la grève, mais incapable de voir ses fils courir au loin sur les collines qui s’élevaient derrière les marais, là où ils aimaient sentir le vent souffler sur leur corps et y déposer des gouttelettes d’eau salée venues de l’océan.

Ils grandissaient et elle ne semblait pas les voir grandir, elle qui les avait eus si tard, à un âge où l’on ne devient plus mère, et où son corps vieillissant, couvert d’une peau sèche, ridée et un peu lâche, avait dû retrouver pour eux la vigueur de la jeunesse. Et chaque soir à l’heure du coucher, elle leur racontait encore, comme aux premières années de leur vie, des histoires anciennes et inquiétantes, celles de tout ce mal qu’amenait l’océan, lui qui avait amené un jour leur « chien de père », qu’elle disait tantôt arrivé sur une barque, tantôt sur un vieux rafiot ou même encore jeté sur la grève le lendemain d’une tempête ; un géniteur de passage, dont le récit de l’arrivée variait avec le temps et au gré des humeurs de la vieille.

La suite ? Dans le livre…

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