Galarneau est revenu !

Le personnage le plus populaire de l’oeuvre de Jacques Godbout revient dans un monde fragile, déboussolé. Un monde qui perd la mémoire.

Vous vous souvenez peut-être qu’à la fin de Salut Galarneau ! le héros éponyme du roman de Jacques Godbout, François Galarneau, nous quittait, nous ses lecteurs, pour aller dans la solitude écrire son propre roman, celui-là même dont nous terminions la lecture.

Mais ce n’était pas dans une cabane, tout près de l’hôtel Canada, comme nous le croyions alors, qu’il l’écrirait. Nous apprenons aujourd’hui, dans le nouveau roman, que c’était dans une clinique psychiatrique. Comme le Hubert Aquin de Prochain épisode. Cela veut dire qu’entre la dépression et la littérature, il y a des rapports certains. Cela veut dire aussi que le personnage le plus sympathique, le plus populaire de l’oeuvre de Jacques Godbout a des profondeurs que l’on ne soupçonnait pas à l’époque.

Rassurez-vous, il est maintenant sorti de la clinique, guéri, à peu près guéri, enfin aussi guéri que peut l’être un homme normal. Après avoir pratiqué divers métiers, tous petits comme il convient, il est gardien de sécurité au centre Garland.

Il faut prendre garde aux métiers que pratiquent les personnages, tout particulièrement dans les romans de Jacques Godbout qui penchent toujours un peu vers la fable. François Galarneau devenant, comme il le dit lui-même avec un peu de solennité et quelque ironie, « un agent de sécurité et d’ordre dans la société contemporaine », qu’est-ce à dire ? Le monde qu’il habite, ce « temps des Galarneau » qu’il évoque en 200 pages et qui se situe après beaucoup de choses, notamment la Révolution tranquille et le terrorisme, est un monde fragile, déboussolé, toujours menacé de perdre le peu d’humanité qui lui reste. Ou, pour coller aux mots mêmes du narrateur, un monde qui perd la mémoire – comme maman Galarneau, que ses fils aimants ont déposée dans une institution idoine, à Boston. Gardien de sécurité, François Galarneau garde ce qui reste, le mieux qu’il peut, en sachant qu’il travaille à perte.

Ainsi ressurgissent dans Le Temps des Galarneau les thèmes essentiels du premier roman de Godbout, L’Aquarium, attestant l’unité profonde de l’oeuvre : la mémoire, dont le narrateur de L’Aquarium ne savait pas, à la fin, s’il devait la garder ou la détruire; la solitude (qui de plus solitaire qu’un agent de sécurité ?); la sensation partout répandue d’un monde finissant; le dilemme de la fidélité et de la trahison, résolu de façon presque semblable par les deux personnages; enfin l’imbrication de l’histoire personnelle et de l’histoire générale.

François Galarneau est un personnage de son temps, les yeux et les oreilles bien ouverts sur l’actualité. Il a maintenant une quarantaine d’années, et le Québec a considérablement changé depuis qu’il vendait glorieusement des hot dogs. Il se trouve pris notamment dans une rocambolesque histoire d’immigration plus ou moins légale, qui introduit dans son petit appartement toute une famille cambodgienne et un Hongrois peu recommandable. Fin du Québec pure laine, rêvé dans Salut Galarneau ! Qu’est-ce qui va lui succéder ? Ni François Galarneau ni Jacques Godbout n’ont le goût de jouer les prophètes. Ils n’ont pas, non plus, le goût du désespoir. Ils nous quittent l’un et l’autre, à la fin du roman, sur une pirouette.

Je n’ai pas parlé des autres personnages du Temps des Galarneau et j’ai eu tort car ils ne sont pas négligeables, à commencer par les deux frères : Jacques l’écrivain, qui s’est exilé à Paris pour écrire son grand roman, et Arthur, l’ancien terroriste, qui multiplie les frasques spectaculaires dans quelques pays d’Europe. Oui, François Galarneau est un solitaire, un perdant, l’éternel couillon de la farce, et c’est pourquoi nous l’aimons; mais il a des frères, de vrais frères, et quand on est ainsi doté la tristesse n’est jamais définitive.

Le Temps des Galarneau est un livre extrêmement vivant, l’oeuvre d’un écrivain en pleine possession de ses moyens (et qui n’en abuse pas), insolent et pudique, habile comme pas un à surfer sur des réalités qui (méfiez-vous) ne sont pas sans profondeur. A plusieurs reprises, dans le roman, il dit son amour du livre, de la littérature; celle-ci le lui rend bien.

Le Temps des Galarneau, par Jacques Godbout, Seuil, 186 pages, 19,95 $.

Le Temps des Galarneau

D’autres avançaient des explications. Galarneau était pour eux une transformation d’un nom amérindien, quelque chose comme Gawano qui, en huron ou en iroquois, décrivait le lever du jour. Ou bien c’était la preuve que je demeurais un petit con enfermé dans l’anthropomorphisme distillé par Walt Disney. Bambi et Galarneau, même combat ! L’explication la plus intéressante m’est venue d’un Breton qui parlait du vent de galerne, celui qui nettoie tout net, chassant les nuages, et qui ramène le soleil.

Jacques Godbout

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