Jean Paré salue Gilles Marcotte

L’écrivain et critique littéraire Gilles Marcotte s’est éteint le 20 octobre. Un de ses ex-collègues le tient pour «le contemporain capital de plusieurs générations d’écrivains québécois».

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Photo: Jean-François Bérubé

Qui a autant contribué que Gilles Marcotte à la défense et à l’illustration de la littérature québécoise?

Le grand public l’a connu comme chroniqueur littéraire, animateur culturel et vulgarisateur pendant plus de 50 ans au Devoir, à La Presse, à Radio-Canada, et à L’actualité pendant 30 ans. Ses chroniques ont assuré à un large public un contact d’une intelligence critique aiguë avec la littérature contemporaine. L’action de Gilles Marcotte s’est aussi exercée à l’université, comme professeur au Département d’études françaises de l’Université de Montréal, comme mentor de nombreux enseignants et écrivains, comme romancier et essayiste.

Une littérature ne naît pas toute seule par la simple vertu des œuvres. Elles doivent être repérées, étudiées, situées, mises en perspective. Or, Gilles Marcotte a tout lu, tout fouillé, tout placé dans le paysage littéraire avec curiosité, méthode, passion, largeur d’esprit et une honnêteté intellectuelle jamais mise en question. Ce rôle de découvreur et d’intermédiaire a été d’une importance capitale.

Évoquant le critique attentif qui avait accompagné les débuts des éditions de l’Hexagone, Gaston Miron disait que la poésie québécoise avait trouvé son public grâce à ce «lecteur exemplaire». Sur plus de 30 ans, Gilles Marcotte a formé des générations de lettrés à qui il a communiqué sa passion. Un de ses collègues professeur et critique, M. Robert Melançon, le tient pour «le contemporain capital de plusieurs générations d’écrivains québécois».

Citons ce passage de la préface que Jacques Godbout a écrite pour le dernier recueil de textes de M. Marcotte:

«Marcotte a pratiqué ce métier généreusement depuis des lustres, avec une ironie mélancolique sans pareil. Les auteurs attendaient de lui dans L’actualité qu’il leur accorde quelques lignes confirmant leur talent, les éditeurs s’inquiétaient de savoir s’il retiendrait l’un de leurs livres, les lecteurs confrontaient leur opinion à la sienne. On ne peut soupçonner les heures que Gilles Marcotte a dû passer à feuilleter, parcourir, lire des centaines de volumes, à réfléchir, hésiter et retenir ce roman-ci plutôt que celui-là pour rédiger ses chroniques mensuelles. Non seulement tenait-il compte des nouveautés, mais dans ses essais et conférences, dans ses cours universitaires et lors de colloques, pendant plus de 50 ans, il a mis en perspective et donné du sens à une littérature naissante.»

L’œuvre critique de M. Marcotte, depuis Une littérature qui se fait (1962-1966) jusqu’à ses travaux sur l’historien François-Xavier Garneau, est essentielle à la compréhension de la culture québécoise. Son Anthologie de la littérature, en quatre volumes comptant près de 2 000 pages, anthologie critique et expliquée, est une somme utilisée partout où l’on étudie la littérature et la culture du Canada et du Québec, un véritable monument. On ne concevrait pas une étude de la poésie ou du roman québécois qui ne prendrait pas en compte Le temps des poètes (1969) ou Le roman à l’imparfait (1976). Les deux expressions sont devenues classiques pour décrire de grands tournants de la littérature canadienne française. Son dernier livre, La littérature est inutile, un recueil de chroniques, a paru en 2009 (Boréal). Gilles Marcotte est également l’auteur d’essais novateurs sur de grands écrivains français, notamment Rimbaud et Paul Claudel. Il a aussi écrit abondamment sur la musique.

Son œuvre de romancier et d’essayiste est considérable. De son premier roman, Le poids de Dieu, en 1962, au dernier, Le manuscrit Phaneuf (2005), en passant par son dernier recueil de nouvelles, La mort de Maurice Duplessis (1999), il a tracé un portrait intellectuel et moral d’une extrême acuité du Québec depuis les années 1950 et la Révolution tranquille.

Faut-il ajouter que cette œuvre considérable est tout entière rédigée dans une prose admirable de précision et d’élégance, sans équivalent dans notre monde journalistique.

Gilles Marcotte était membre de l’Ordre du Canada (1996), de l’Ordre des francophones d’Amérique (2004) et de l’Ordre national du Québec (2008).

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