Gilles Renaud : une gueule d’atmosphère

Il a tout joué, de la drag queen au policier en passant par le méchant PDG de Mirador. Cette fois-ci, c’est dans la peau du roi Lear que Gilles Renaud se glisse. Un personnage shakespearien qui pourrait couronner sa carrière.

Photo : Jean-François Gratton

Il combine la prestance d’un premier ministre avec le côté crasse d’un mononc’ Gérard. C’est un fort en gueule admiratif du pudique écrivain Jacques Poulin. Un « gars de char » doublé d’un motard (il a été président de la Fédération motocycliste du Québec) qui tricote et qui pleure quand le film est triste. Gilles Renaud est un king au cœur de midinette.

Le roi Renaud portera ce mois-ci un autre monarque sur ses épaules : celui de Shakespeare dans L’histoire du roi Lear (du 13 mars au 7 avril au Théâtre du Nouveau Monde). Magistrale épopée d’un roi vieillissant qui désire partager son royaume entre ses trois filles, en donnant la meilleure part à celle qui lui montrera le plus d’amour. Au programme : folie, ingratitude, maltraitance des personnes âgées. « J’ai moi aussi trois filles, mais je ne vis pas les drames de Lear. Ça viendra », laisse tomber l’acteur avec l’air roué d’un Richard Racine – le mercenaire des relations publiques qu’il défendait dans la télésérie Mirador – fier d’avoir déstabilisé l’adversaire. L’humour pince-sans-rire est la spécialité maison.

Les coutures de son CV craquent de partout : il a tout joué (voir l’encadré, p. 63). Mais Gilles Renaud a beau avoir plus de 40 ans de carrière derrière la cravate, la reconnaissance populaire s’est fait tirer l’oreille. Il a fallu qu’il se fasse éclater la cervelle (le policier Rouleau dans Fortier 3, 2002), qu’il nous chavire en homme ordinaire (M. Savard dans Gaz Bar Blues, 2003) et qu’il se corsète en drag queen (Cherry Sundae dans Cover Girl, 2005) pour que son nom s’imprime dans notre mémoire collective. « Cette renommée tardive est un avantage. À 67 ans, je suis vieux. Ma mort est imminente. Je n’aurai donc pas le temps de devenir un has been ! » Son rire de tonnerre de Brest envahit la pièce.

Il a beau faire le mariole, il est content. Ça s’entend. « Thank God ! hurle-t-il, on ne me confond presque plus avec mon ami Pierre Curzi [comédien et politicien]. Maintenant, les gens savent qui je suis. »

« C’est quoi cette bebitte-là ? » s’était inquiété Michel Tremblay quand il avait vu le jeune blanc-bec choisi par son ami metteur en scène André Brassard pour jouer dans l’adaptation de Lysistrata, en 1969 ! « Gilles déton­nait avec l’image classique du comédien raffiné. C’était le premier acteur gars-gars que je rencontrais, coureur de jupons et expert en blagues machos. Il me faisait peur. » La frayeur s’est dissipée : le dramaturge a finalement adopté le comédien comme alter ego scénique.

Depuis l’époque yéyé, où il se trémoussait dans sa cage de danseur « à gogo » à l’émission Jeunesse d’aujourd’hui pour payer ses cours de théâtre, Gilles Renaud a pris quelques kilos et deux ou trois rides. Mais autrement, avec sa chevelure abondante, sa silhouette baraquée (il a souvent joué « les grosses polices ») et son style tiré à quatre épingles, il porte beau. « Papa est coquet, rapporte Lili, 26 ans, sa benjamine. Il enfile une belle chemise même pour regarder la télé. »

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Gilles Renaud en 1973, incarnant l’homosexuel Cuirette dans Hosanna, une pièce de Michel Tremblay mise en scène par André Brassard.
(Photo : André Cornellier)

Le souvenir de Jeunesse d’aujourd’hui le fait sourire aux anges. « J’étais entouré de filles cute. » C’est connu, Gilles Renaud adore les jolies créatures. Elles le lui rendent. « Gilles est mon dernier coup de cœur », se pâmait récemment en entrevue Monia Chokri (Les amours imaginaires, de Xavier Dolan), 29 ans, sa partenaire dans Mirador. Son pouvoir de séduction est incontestable. Son succès tardif ne serait pas étranger au fait que, un temps, il aurait tablé exclusivement sur ce talent pour briller.

Une giclée de vitriol : c’est ce que Renaud a eu l’impression de recevoir au visage en lisant un matin une critique de Robert Lévesque, ex-journaliste au quotidien Le Devoir. « Il se demandait pourquoi les metteurs en scène continuaient de m’engager. C’était cruel. » L’affaire remonte à plus de 10 ans. Quand il croise cet homme dans la rue, Renaud ne le salue pas.

« Gilles a traversé une phase paresseuse où il s’est contenté de faire du « Gilles Renaud », observe Michel Tremblay. Il s’est ressaisi. C’était un bon comédien, c’est devenu un excellent acteur. » Chose sûre, son métier est la passion dévorante de ce Casanova. Pour lui, il est prêt à tout.

C’est un athlète à l’entraînement que j’ai devant moi le matin où je le rencontre, au bureau de son agent. « Je vais au gymnase, je marche une heure par jour et j’évite l’alcool. Lear est un homme fatigué, mais l’acteur en dessous doit être en forme. » Sans parler des kilomètres de texte à avaler. « C’est plus fort que moi : il faut que je possède chaque ligne à la virgule près. Sinon je bloque. Mais mémoriser un texte, j’haïs ça pour tuer. »

Orson Welles, Laurence Olivier, Michel Piccoli, plusieurs grosses pointures ont déjà endossé les habits du roi Lear. Il en faudrait plus pour déstabiliser Renaud. « Tant mieux pour Shakespeare, mais ce Lear est le mien et il vaut celui des autres. »

Le comédien a eu du temps pour apprivoiser ce personnage. Le roi Lear lui a été offert par le metteur en scène Denis Marleau… il y a cinq ans ! Manque de financement, incompatibilité d’emplois du temps, le projet a été mis en veilleuse. Jusqu’à ce que le TNM décide de l’inclure cette année dans la programmation de son 60e anniversaire. « J’ai tout lu sur Lear. Et toutes les traductions possibles et impossibles ! » dit Renaud. Il est prêt.

Un peu de chance ne nuit jamais. Le soir de la première, il traquera un porte-bonheur sur le plancher de la scène. « Un clou croche laissé à la traîne. J’ai chipé ce rituel à Jean Duceppe » (comédien d’envergure aujourd’hui décédé). S’il en trouve un, il le gardera dans la poche de son costume jusqu’au dernier soir. « Sinon ? Je me dirai que c’est juste des maudites niaiseries », décrète-t-il. Adepte de méditation, rompu au tai-chi et fasciné par le boud­dhisme, le comédien ne fait pas dans l’angoisse existentielle.

« Gilles n’est pas du genre à se torturer sur le comment du pourquoi d’une scène. Travailler avec lui n’est pas compliqué », affirme Louis Bélanger, le réalisateur de Gaz Bar Blues, qui planche sur un autre film où Renaud sera en vedette. L’« incroyable curiosité intel­lectuelle » du comédien l’enchante aussi : littérature, écolo­gie, construction de pergolas – M. Bricole dans La petite vie est aussi un as du marteau dans la vie -, tout l’intéresse. La comédienne Louise Turcot, qui partage son existence depuis 18 ans, l’atteste : « Gilles a le nez fourré partout. Une vraie fouine. »

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Gilles Renaud et David La Haye dans Mirador, Le premier interprétait le père-patron tout-puissant, le deuxièeme le fils subalterne mal-aimé.
(Photo : Éric Myre)

Cet animal grégaire trouve sur les plateaux de cinéma son territoire de prédilection. « On a chaud, ça sent fort et on est en « gang », enfile-t-il. Le bonheur. » Il jase avec tout le monde sans exception, y compris avec le stagiaire responsable du café, précise Louis Bélanger. « Au bout de quatre jours, il appelle chaque technicien par son prénom. »

« Les équipes l’adorent », confirme Bernard Émond (Contre toute espérance, 2007), joint durant le montage de Tout ce que tu possèdes (sortie prévue pour l’automne), où Renaud incarne un homme d’affaires véreux atteint d’un cancer. « Il est fabuleux en vieux lion mourant, commente le réalisateur. Son attitude et son souffle suffisent pour faire passer une gamme folle d’émotions. »

Consciencieux, d’humeur hop la vie, fidèle en amitié : tout le monde s’entend, Gilles Renaud est attachant. Mais pas reposant.

« Il peut vous lancer de grosses farces plates vraiment désagréables, dit en riant son pote le comédien Emmanuel Bilodeau. C’est sa façon brutale de montrer qu’il vous aime. » Il est ainsi depuis toujours, selon Louisette Dussault, qui l’a côtoyé au sein de la troupe de théâtre Les Petits Enfants de Chénier, de 1969 à 1972. « On ne peut s’empêcher d’avoir de la tendresse pour lui, mais Seigneur, quel maudit baveux ! »

« Un poids lourd dans un champ de fleurs », a-t-on écrit un jour pour qualifier une piètre performance de Gilles Renaud. L’image vaut aussi dans la vie. « Gilles ne vole pas la place des autres, mais il occupe toute la sienne », observe avec diplomatie son ami Jean-Yves Laforce, réalisateur à Radio-Canada aujourd’hui retraité. S’il était français, tous ses proches s’enten­dent, il serait le monumental Gérard Depardieu.

L’intéressé rapproche plutôt son casting de celui de Robert De Niro. « Les p’tits messieurs gnangnan à cravate, les guindés, c’est pas dans mes cordes. J’aime les personnages qui ont de l’épaisseur, de la chair, qui ne s’en laissent pas passer ! dit Renaud en crescendo. Ceux qui brassent ! »

Michel Tremblay lui accole « une virilité à la Harrison Ford ». C’est à ce mâle alpha que, en 1973, André Brassard proposera d’incarner l’homosexuel Cuirette dans sa pièce-culte Hosanna. « Jouer un gai il y a 40 ans, fal­lait le faire. Gilles a accepté d’emblée », se souvient l’auteur. « Certains auraient eu peur qu’on les croie homos. Moi, je m’en sacrais ! » lance Renaud.

Bien lui en prit. En le voyant rendre son texte « avec une finesse » qu’il ne lui aurait jamais soupçonnée, Tremblay a une « révélation ». De Bonjour, là, bon­jour (1974) à Bonbons assortis (2006) en passant par Le vrai monde ? (1987), Gilles Renaud deviendra le comédien masculin fétiche du tandem Brassard-Tremblay. Né à Montréal, dans le quartier populaire de Rosemont, qui jouxte le Plateau-Mont-Royal de Tremblay, Gilles Renaud est entré « comme dans des pantoufles » dans les répliques de l’écrivain. « Je connaissais sa musique », dit-il.

L’acteur fascine toujours autant l’auteur. « Il y a dans la voix forte de Gilles une cassure qui m’intéresse. À défaut de passer par son corps massif, sa fragilité se fraie un chemin par sa voix. »

Cette fragilité a aussi touché Louise Turcot, en 1993, lorsqu’ils répétaient la pièce Ivanov, de Tchekhov, au Théâtre Jean-Duceppe. « J’ai deviné l’homme vulnérable derrière le grand fendant. Je ne m’étais pas trompée. » Louise Turcot et Gilles Renaud ont six enfants à eux deux : trois de lui, trois d’elle. Plus trois petits-enfants. Une descendance qu’il couve comme un papa poule. « Je suis un homme de famille », confirme-t-il. Il en a deux tatouées sur le cœur : celle qu’il a fondée et celle où il a grandi.

Le réalisateur Louis Bélanger n’a pas eu besoin de présenter Gaston Savard, l’ami frustre du boss de la station-service de Gaz Bar Blues, à Gilles Renaud quand il lui a offert de l’incarner. « Il m’a seulement dit : « Je le vois ton bonhomme, j’ai eu des oncles comme lui. » L’univers du film était le sien. » Gilles Renaud est un fils d’ouvrier qui n’a jamais trahi ses origines.

« J’étais le p’tit gars à sa môman. Ma mère m’adorait. Et ma sœur aussi », dit sans fausse pudeur ce dernier de deux enfants. Avec son père, un métallurgiste qui installait des cuisines en stainless steel, la relation était moins fluide. « Mon manque d’intérêt pour le hockey le décevait et il me trouvait braillard. Avec raison. »

Premier de classe, Gilles exécrait quand même l’école. Seules les matinées récréatives – composées de spectacles de variétés – qu’on y organisait l’ont empêché de décrocher. « J’ai su tôt que je voulais faire partie du spectacle », dit celui qui a sans doute été le seul enfant au Québec à piquer des crises à ses parents le dimanche soir pour pouvoir regarder le téléthéâtre de Radio-Canada plutôt que l’Ed Sullivan Show !

Il a tout de même failli faire partie des Frères de l’instruction chrétienne. « Les Frères offraient le cours classique gratuitement aux bons élèves. J’ai vite compris que je me trompais de vocation. » Mais en 1964, il entrera à l’École nationale de théâtre (ENT) comme on entre en sacerdoce, « pour changer le monde ».

Le Québec est alors en pleine Révolution tranquille. L’élève ne jouera pourtant aucun auteur québécois pendant la durée de son programme. Ce souvenir l’indigne. « Je me suis fait un point d’honneur de défendre la dramaturgie d’ici une fois diplômé. » Racine, Strindberg, Miller, Gilles Renaud a joué tous les grands, mais son cœur bat pour la création québécoise. Une ferveur qu’il a transmise à plusieurs comédiens en devenir lorsqu’il était directeur de la section interprétation (1988-1993) de l’ENT. Emmanuel Bilodeau était l’un d’eux. « Gilles est inspirant parce qu’il se tient debout. » Et s’engage.

« Gilles assiste à nos réunions de conseil d’administration ! » s’enthousiasme Gilles Duquette, président de l’Association québécoise des Cultures du Cœur (AQCDC), qui aide des gens démunis à accéder à la culture. « Un président d’honneur qui s’implique autant, ça ne court pas les rues. » Renaud soutient l’AQCDC depuis 2008. En son hommage, la petite salle de spectacles de Moisson Estrie, qui abrite l’Association, porte son nom.

Côté engagements professionnels, rien à l’agenda une fois Lear terminé. « Je n’ai jamais manqué d’ouvrage. On verra bien », dit le comédien, prosaïque. Un fantasme le hante tout de même. « J’adorerais incarner un prêtre de village solide, généreux, humain. Un curé comme il en existait dans les années 50. Peut-être pour me racheter d’avoir jeté l’Église par-dessus bord dans les années 60 ? Quoique, franchement, culpabiliser n’est pas mon fort. »

De fait. Le roi Renaud s’assume. Entièrement et complètement. Le reste, il s’en balance. Royalement.

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GILLES RENAUD EN 20 TEMPS

Une vingtaine de films, une trentaine de pièces de théâtre, une quarantaine d’émissions de télévision : depuis ses débuts, en 1968, dans le faux Shakespeare à saveur politico-indépendantiste Hamlet, prince du Québec, de Robert Gurik, Gilles Renaud a été au cœur de la culture d’ici. Quelques morceaux choisis.

 

Théâtre

La charge de l’orignal épormyable,
de Claude Gauvreau 1974

HA ha !…,
de Réjean Ducharme
1978

En pièces détachées,
de Michel Tremblay
1979

Le prix,
d’Arthur Miller
1991

Littoral,
de Wajdi Mouawad
1997

Pour adultes seulement,
de George F. Walker 1999

Monsieur Bovary,
de Robert Lalonde
2001

bovary

Télévision

S.O.S. j’écoute
1983

Lance et compte – Le retour du chat
1990

Montréal, P.Q.
1992-1994

Les machos
1994-2000

machos

René Lévesque
2004

Rumeurs
2006-2008

Musée Éden
2010

 

Cinéma

Une journée en taxi,
de Robert Ménard
1982

Le sexe des étoiles,
de Paule Baillargeon
1993

Le survenant,
d’Érik Canuel
2005

Cheech,
de Patrice Sauvé
2006

Le génie du crime,
de Louis Bélanger
2006

Cabotins,
d’Alain Desrochers
2010