Go, l’OSM, Go !

Jamais à court d’idées, Kent Nagano accorde son orchestre au rythme de la Sainte-Flanelle. Mais peut-on évoquer un coup de patin par un coup d’archet ?

Quel amateur n’a pas rêvé de voir réunies sur la même patinoire les plus grandes vedettes du hockey, toutes époques confondues ? Seule la fiction permet d’imaginer pareille constellation d’étoiles. Dans l’histoire audacieuse que raconteront sous peu Georges-Hébert Germain, François Dompierre, Kent Nagano et les musiciens de l’Orchestre symphonique de Montréal, Maurice Richard partage la patinoire avec Saku Koivu. Le capitaine de l’équipe actuelle du Canadien passe la rondelle à Guy Lafleur, qui la redirige vers Aurèle Joliat, qui lui-même la lance à Serge Savard, qui la refile à Doug Harvey, lequel décoche un tir vers Patrick Roy. « Casseau » fait l’arrêt et cligne de l’œil en souriant…

Il tombait des peaux de lièvre sur Montréal le jour de notre rendez-vous. Debout à la fenêtre de son bureau, Kent Nagano n’en finissait plus de s’émerveiller devant cette neige fraîche et abondante qui recouvrait le boulevard De Maisonneuve. « Que c’est beau ! Je ne me lasse pas de voir ce paysage. » Ce vendredi-là, le maestro avait troqué sa queue-de-pie contre un jean. Il s’apprêtait à s’envoler pour San Francisco, heureux à l’idée de retrouver sa famille, mais contrarié de savoir qu’il raterait la tempête hivernale que l’on annonçait pour le dimanche.

Le chef de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) ne badine pas quand il proclame son amour pour la métropole et le Québec. Sa volonté de s’imprégner de la culture d’ici et sa soif de découvrir nos traditions ne se démentent pas. « Il prend sans cesse le pouls de la ville, il veut tout connaître. C’est admirable », dit l’écrivain et journaliste Georges-Hébert Germain. Kent Nagano, la coqueluche des mélomanes montréalais, sait donc tout de nous, y compris notre passion pour le hockey.

Dès son arrivée au Québec, en 2006, il a été frappé par l’engouement collectif pour ce sport et pour le Canadien. « On peut la sentir très fort, cette passion, surtout quand on assiste à un match au Centre Bell, ce que je me suis empressé de faire. On ressent tout de suite cette fièvre. C’est direct, c’est cru, c’est chaud », dit-il, avant de préciser combien « les joueurs sont immenses, par rapport aux musiciens ».

Le maestro a été à ce point impressionné par sa découverte qu’il a décidé d’en faire l’objet d’un concert. Le 20 février, à la salle Wilfrid-Pelletier, Kent Nagano et l’OSM célébreront le hockey et ses légendes. On y créera notamment un « récit symphonique » de François Dompierre, sur un livret de Georges-Hébert Germain. L’œuvre prend une telle importance pour l’Orchestre que c’est sur la glace même du Centre Bell, en avril dernier, que le chef en a fait l’annonce. En voilà un qui n’a pas peur de bousculer les traditions !

Ce mariage audacieux entre le hockey et la musique symphonique constituera une première en Amérique du Nord. De prime abord, l’union de ces deux univers ne va pas de soi. Difficile d’imaginer en un même lieu Kent Nagano et l’entraîneur du Canadien, Guy Carbonneau, ou encore les journalistes Claude Gingras et Ron Fournier ! La frontière entre le Centre Bell et la salle Wilfrid-Pelletier semble bien étanche. Peut-on faire le pont entre ces deux institutions que sont le Canadien et l’OSM ? Peut-on évoquer un coup de patin par un coup d’archet ? « Bien sûr ! » répond le chef.

« Parce que le hockey fait partie de la culture québécoise, explique le compositeur et musicien François Dompierre. Avant que nos cinéastes, chanteurs, gens de théâtre ou de cirque triomphent, c’est par le hockey qu’on s’est fait connaître à l’étranger. Notre reconnaissance internationale comme Québécois passe d’abord par le hockey, il ne faut pas l’oublier. Le hockey, c’est viscéral ici. Ses légendes, de Maurice Richard à Guy Lafleur, ont marqué l’enfance de plusieurs générations de Québécois. C’est à cette tradition que l’on rendra hommage. »

L’œuvre qu’il signe pour l’occasion met en musique l’histoire imaginée par Georges-Hébert Germain, celle d’un jeune homme de 18 ans qui rêve de devenir joueur étoile et d’un vieil organiste du Forum qui se remémore ses belles années. Denis Bouchard met en scène ce concert, intitulé Les Glorieux. La trame sert de prétexte pour raconter l’histoire du Canadien, qui célébrera son centenaire en 2009. « L’histoire commence à l’époque où les “French Pea Soup” devaient se battre contre les Anglais et se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Les joueurs francophones sont désormais dispersés dans la Ligue et ce sont souvent les meilleurs. Et des joueurs de plusieurs nationalités sont maintenant les vedettes du Canadien », dit Georges-Hébert Germain. Le héros de son histoire partagera son temps entre le rêve et la réalité. « Dans son monde, les joueurs de toutes les époques seront simultanément sur la glace. »

Au moment de mettre sous presse, on ne savait toujours pas si François Dompierre allait lui-même interpréter le vieil organiste. Chose certaine, le musicien sera sur scène et touchera l’orgue, instrument associé de près à la mythologie du hockey.

Ce concert symphonique consacré au hockey a été longuement mûri par la direction artistique de l’OSM. À l’origine de la « magie Nagano », il y a toujours une réflexion. C’est ce qui explique le succès du travail du maestro. « J’ai vite compris, en faisant des recherches, que cette passion liée au sport n’est pas un phénomène régional. Cela a quelque chose à voir avec la nature humaine en général », dit le chef.

L’engouement pour le hockey et ses vedettes, ajoute-t-il, nous renvoie à la notion de héros. « De tout temps, on a eu besoin de héros. C’est un phénomène universel, qui apparaît dans toute l’histoire de la civilisation. On le voit dans les traités de philosophie, dans la littérature. »

Pour rendre hommage aux héros du hockey, Kent Nagano a également mis au programme de la soirée le poème symphonique très connu de Richard Strauss Ein Heldenleben (Une vie de héros). Cette œuvre explore les diverses facettes du destin des héros, « de la certitude de la victoire jusqu’à la renonciation ». Sur une note plus humoristique, les musiciens interpréteront aussi des extraits d’une version orchestrale de Sports et divertissements, d’Érik Satie.

Le récit symphonique que François Dompierre a composé comporte cinq mouvements. D’allure endiablée, le premier transpose en musique une joute de hockey. « Il y aura des clins d’œil à des airs connus des amateurs du Canadien », promet le compositeur. La suite contiendra entre autres une valse des patineurs et des mélodies « espagnolisantes ». Ce n’est pas innocent. « Le hockey s’apparente à la corrida, dit Dompierre. C’est une guerre. Les joueurs foncent comme des taureaux vers le filet adverse. » Des mesures de jazz un peu tristes évoqueront la défaite, qui fait partie du quotidien des joueurs. Le récit symphonique s’achèvera sur un hymne à la gloire des Glorieux.

Pour Richard Turp, mélomane averti et président de la Société musicale André Turp, l’initiative de l’OSM s’inscrit dans « un courant fort répandu qui tend à lier la musique classique, autrefois réservée à une élite, à des événements plus populaires ». Partout dans le monde, note Georges-Hébert Germain, « les orchestres symphoniques cherchent à innover ». Tous deux ne se souviennent toutefois pas d’avoir entendu une œuvre symphonique ou un opéra consacré au sport.

En fait, une seule expérience semblable à celle de l’OSM a eu lieu. En 2004, le Théâtre national de Prague a présenté un opéra contemporain inspiré du triomphe de l’équipe tchèque de hockey aux Jeux olympiques d’hiver de Nagano, au Japon, en 1998.

Si le mariage entre musique classique et hockey est possible, c’est aussi parce que les musiciens et les athlètes professionnels possèdent beaucoup de traits communs. « Leurs univers se ressemblent. Pour arriver où ils sont, ils ont dû commencer dès l’enfance, faire preuve d’énormément de discipline et déployer beaucoup d’efforts », dit Kent Nagano. « Et ils souffrent des mêmes blessures ! Les tendinites et autres maux sont fréquents chez les musiciens », renchérit François Dompierre. « Qu’il s’agisse d’un orchestre ou d’une équipe de hockey, chacun doit se rallier à une vision commune. Dans les deux cas, il y a une magie qui n’est possible que par la force du groupe, qui va au-delà du travail de la somme des individus », ajoute Nagano.

« N’allez pas croire que les musiciens de l’OSM ne s’intéressent pas au hockey, prévient une violoniste. Les soirs de matchs des séries éliminatoires, quand nous sommes aussi en concert, les musiciens se précipitent dans les coulisses, à l’entracte, pour connaître le pointage ! »

Quoiqu’ils carburent généralement aux accords de U2 plutôt qu’aux poèmes symphoniques de Richard Strauss, bien des hockeyeurs aiment la musique classique. L’ex-vedette du Canadien Réjean Houle est de ceux-là. « Il ne faut pas mésestimer les athlètes. Je connais plusieurs joueurs, du moins parmi les anciens, qui écoutent régulièrement du classique. J’ai été élevé dans le country, ce qui ne m’empêche pas d’être désormais branché sur Radio-Classique [99,5 FM] et d’écouter du Mozart et du Beethoven à la maison. » Houle se réjouit par ailleurs de voir s’associer, l’espace d’une soirée, « deux institutions d’envergure internationale, le Canadien et l’OSM ».

Les anciennes gloires Guy Lafleur, Yvan Cournoyer, Bob Gainey et Henri Richard assisteront au concert de l’OSM. Peut-être aussi quelques joueurs de l’équipe actuelle, même s’il y aura un match la veille et un autre le lendemain. « Ils joueront tout de même un rôle dans le concert », promet Kent Nagano, sans préciser davantage. Le maestro portera-t-il le chandail tricolore pour l’occasion ? « Non ! J’aurais trop peur de vexer des partisans des Maple Leafs qui se seraient égarés dans la salle », blague-t-il.

Les plus populaires